Devenir soi-même: tenir individuation et filiation

Carl Jung énonce le but de la vie comme un processus d’individuation (et non « individualisme » : écartons d’emblée cette confusion). Nous sommes agis par le « processus d’individuation » : une force pulsionnelle spontanée qui nous anime comme la sève irrigue l’arbre. Ce processus fait de nous un « in-dividu », une entité indivisible, une monade (dans un vocabulaire philosophique) une totalité en harmonie avec nous et avec les l’autres. C’est un processus qui « crée un individu psychologique, c’est-à-dire une unité autonome et indivisible, une totalité. » (Jung)

Pour Jung, cet instinct d’individuation se trouve partout dans la vie, car toute vie sur terre est individuelle. En l’homme, cette poussée pulsionnelle est aussi puissante que la pulsion sexuelle. Elle nous pousse vers l’accomplissement d’adulte. L’individuation est donc ce processus qui dirige notre existence et par lequel un être humain se défait peu à peu de ce qui l’empêche de devenir lui-même. Elle permet l’émergence du Soi. Le Soi est à la fois la source du processus d’individuation et son but.

Dans la perspective spirituelle, le but est l’adoption filiale en Christ, par le don de l’Esprit Saint. « 4 Mais, lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la loi, 5 afin qu’il rachète ceux qui étaient sous la loi, afin que nous recevions l’adoption. 6 Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, lequel crie : Abba ! Père ! 7 Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils ; et si tu es fils, tu es aussi héritier par la grâce de Dieu. » (Ga 4, 4-7). La vie spirituelle peut-être comprise comme un processus de filiation : devenir fils à l’image du Fils, par l’Esprit. Devenir fils du Père, comme le Fils est fils est fondamentalement un processus identitaire et singularisant. De même que les enfants d’une famille sont tous uniques, de même devenir fils/fille du Père est un processus de singularisation.

Même si la condition de fils est acquise en Christ dans sa potentialité, ce processus d’adoption est bien évidemment progressif : il peut même régresser en fonction des épreuves et du positionnement de sa foi (on peut se référer à la parabole du fils prodigue qui décide de partir de la maison du père : on peut y lire une régression en filiation). Progressif, comme l’est la vie spirituelle authentique, car un chrétien qui se veut disciple n’est jamais « arrivé ». L’arrivisme en spiritualité, c’est la fin de la condition de disciple, qui est étymologiquement un apprenti. C’est donc une mort spirituelle. On n’a jamais fini d’apprendre du Maître. Être fils est à la fois acquis dans l’Esprit, et à la fois un processus de croissance dans la dépendance filiale.

Pouvoir fréquemment appeler le Père « Abba » est une manifestation que ce processus de filiation est en progression : éprouver cette filiation, recevoir l’héritage de la vie du Père comme fils, connaître le Père. Cette thématique est riche sous la plume de saint Paul : mais le but ici n’est pas de la déployer, seulement de regarder ce point d’articulation entre l’individuation jungienne et la filiation spirituelle.

Ces deux concepts s’éclairent l’un l’autre. La doxa populaire (et aucun chrétien n’est épargné par les opinions plus ou moins fausses que l’on a sur sa foi) perçoit le christianisme comme une uniformisation : un prêt-à-penser. Devenir pareil, se comporter comme le troupeau. Ce serait encore plus vrai dans la vie religieuse, dans la vie sacerdotale.

Bien sûr qu’il y a un esprit de famille : fils et fille du même Père ! Mais fondamentalement, le processus d’individuation nous permet de comprendre ce qui doit se jouer dans la filiation spirituelle : devenir unique, devenir parfaitement singulier ! Car le Père ne veut pas des photocopies, mais des originaux dirait le bienheureux Carlo Acutis[1].


[1] « Nous sommes tous nés originaux, mais beaucoup d’entre nous meurent comme des photocopies » Carlo Acutis.

Plaidoyer pour une spiritualité eucharistique communautaire

Deux des notions-clés de la théologie pratique (ou théologie pastorale) sont celles de disciple et de communauté ecclésiale (ce que l’ecclésiologie et la théologie œcuménique appelle Eglise locale). L’enjeu est de tenir les exigences inhérentes à ces deux notions, sans que le disciple devienne un pratiquant (bien en deçà des exigences bibliques) et que la communauté ne devienne un agrégat d’individus atomisés autour d’un ministre et du Seigneur, négligeant grandement la mise en application de la Parole de Dieu.

L’élément charnière de cela est dans l’Eucharistie. Non pas en tant que telle, mais dans le rapport à elle. Ma thèse, que j’emprunte à d’autres avant moi, est qu’entre le IXème et le XIème siècle, l’évolution théologique a favorisé ce passage de l’Eucharistie comme table de la communion fraternelle à celui de la consommation eucharistique personnelle. Cela a pour conséquences l’émergence d’un individualisme au cœur des communautés chrétiennes, l’effritement des communautés paroissiales en simple agrégat d’individus, une négligence de la Parole comme lieu de communion.

Revenons brièvement sur ce qui s’est passé. Au long de l’histoire de l’Eglise, on distingue trois corps : le corps historique de Jésus, le corps eucharistique et le corps ecclésiale. L’histoire du rapport entre ces trois corps est complexe[1]. Pour le résumer, on peut affirmer que jusqu’au IXème, on insistait sur le lien très fort entre 2ème et le 3ème corps.

« Dans toute l’Antiquité chrétienne, et le Haut Moyen Age, Eucharistie et Eglise sont étroitement liées. C’est l’Église, le corps ecclésial, qui occupe en quelque sorte la position centrale dans cette économie. « Corps du Christ » désigne le plus souvent, non l’Eucharistie, mais l’Eglise. Certes, le pain consacré est bien pour les chrétiens le Corps du Christ, mais dans ce pain, ce qu’ils voient dès l’abord, c’est la figure de l’Église. La « communion » n’évoque pas principalement la réception du sacrement, mais l’union avec l’Eglise, le lien du corps ecclésial, l’unité du corps qu’ils reçoivent tous à l’Eucharistie leur apparaît comme le signe et le gage de l’unité du corps qu’eux-mêmes doivent former. On « communie » à l’Église comme on « communie » à l’Eucharistie. »[2]

G. Comeau continue en citant Saint Augustin :

« Si donc tu veux comprendre le corps du Christ, écoute l’apôtre qui dit aux croyants : « Vous êtes le corps du Christ et ses membres » (1 Co 12,27). C’est votre mystère qui repose sur la table du Seigneur, c’est votre mystère que vous recevez. A cela que vous êtes, vous répondez : « Amen » et, par votre réponse, vous le ratifiez. Tu entends : « Le corps du Christ » et tu réponds : « Amen ». Sois membre du Christ pour qu’authentique soit ton « Amen ».

Mais pourquoi sous l’aspect du pain ? N’avançons ici rien de nous-mêmes, écoutons encore l’Apôtre qui, lorsqu’il parie de ce sacrement, dit : « C’est un seul pain, un seul corps que nous sommes  » Rappelez-vous que le pain ne se fait pas d’un seul grain de blé, mais de plusieurs…, Lorsque vous avez reçu le baptême, vous avez été comme une pâte imprégnée d’eau « lorsque vous avez reçu l’Esprit Saint, c’est comme si vous aviez été cuits. Soyez donc ce que vous voyez et recevez ce que vous êtes. »[3]

C’est entre le IXème et le XIème siècle que l’inversion se fait : alors que l’accent était mis sur le lien entre le 2ème et le 3ème corps, on va plutôt par la suite insister sur le lien entre corps historique et corps eucharistique. Le 3ème corps, le corps ecclésial, est peu à peu mis en second plan, alors même qu’il occupait la position centrale dans l’économie du mystère.

Cet accent théologique s’est considérablement accentué au cours des derniers siècles dans une piété eucharistique personnelle, présentée séparément de toute vie communautaire. Le vocabulaire de la transsubstantiation (tiré de la conceptualité aristotélicienne) survalorise le moment de la consécration, en se centrant sur le pain devenant corps au lieu de nous centrer sur l’acte de communier au corps ecclésial. Le grand théologien H. U. von Balthasar se livre au même constat :

« L’accent doit être mis sur cette rencontre du Christ et de l’Eglise dans l’acte du repas : là est le centre de gravité, et non dans le miracle, considéré isolément, de la “transsub­stantiation”, celle-ci n’est qu’une voie vers le but, de même que, à la Cène, le Christ ne voulut pas montrer à ses disciples un échantillon de sa toute-puissance, mais leur prouver qu’il les aima jusqu’à la fin. Ainsi, dans l’Eucharistie, le vrai signe sacramentel, c ‘est l’acte de manger et de boire (qui seul confère au pain et au vin leur signification symbolique). Ce qui est important pour l’Eglise, ce n’est pas qu’il y ait quelque chose sur l’autel, mais qu’en recevant cette nourriture elle devienne ce qu’elle doit et peut être. »[4]

Cette piété eucharistique personnelle a eu pour conséquence malheureuse d’accélérer la désagrégation. Ce rapport à l’Eucharistie perçue principalement comme un rapport au corps historique de Jésus a grandement nourri l’individualisme dans les paroisses, puisque précisément, on ne faisait plus le lien avec le corps ecclésial. En caricaturant à peine, à la messe, parfois, chacun vient chercher « son Jésus » et s’en va. De la célébration de la Cène par Jésus comme célébration de la communauté des Douze qui ont vécu trois ans ensemble, on a basculé vers un « self-service », chacun venant chercher sa nourriture spirituelle sans lien avec l’assemblée qui célèbre, ou si peu. D’où l’expression que beaucoup d’entre nous ont dite au moins une fois : « je n’ai pas eu MA messe, ou la messe. » La messe ne se réclame pas, précisément parce qu’elle est la célébration de la communauté, qui dans une réelle maturité humaine et spirituelle se retrouvent pour célébrer. C’est bouleversant de comparer ce qu’a pu être la Cène du Jeudi Saint et nos messes paroissiales, en termes de densité humaine et fraternelle : de charité ! L’écart est tel que je comprends que certains ne s’y retrouvent plus.

L’autre conséquence de cette inversion d’accent et de cette piété personnelle est qu’on survalorise l’accès à Dieu par le sacrement en négligeant son accès par l’Esprit ; il en découle une logique binaire dans la mentalité catholique : communier, c’est recevoir Dieu et ne pas communier, c’est ne pas le recevoir. Il faut vraiment négliger beaucoup de pages des Ecritures pour en arriver à une telle bêtise ! L’Eucharistie est devenue l’aliment miracle, le remède à tout, en négligeant grandement la vie dans l’Esprit et la nourriture à la présence réelle dans sa Parole, engendrant en même temps une rigidité liturgique souvent bourgeoise et une immaturité biblique donc une immaturité spirituelle et ecclésiale.

            Le lien fort qui existait entre le corps eucharistique et le corps ecclésial est précisément ce qui permet de tenir la double exigence de « faire des disciples » au sein d’une communauté ecclésiale. Mais étant donné que la liturgie ne manifeste pas suffisamment ce lien (dans tous les cas, on ne le perçoit pas suffisamment), nos paroisses sont devenues des lieux d’individualisation de la pratique, avec des pratiques de « consommation eucharistique » pour reprendre les mots de certains évêques. Nos paroisses ont du mal à être des communautés, parce qu’on ne place pas suffisamment l’accent sur le lien entre le 2ème et le 3ème corps. L’épreuve récente du confinement dû à la pandémie manifeste cela. Les paroisses qui n’étaient pas des communautés authentiques ont continué à se vider. Certains catholiques qui avaient ce rapport de consommation ne sont pas revenus car ils se sont rendu compte que cela ne leur manquait pas. Une célébration virtuelle leur suffisait peut-être. Mais il faut bien affirmer que s’il y a bien une chose qu’on ne peut pas virtualiser, c’est le Corps du Christ, son Eglise selon saint Paul : nous ! Ceux qui ont compris cela sont ceux qui ont le plus souffert de l’arrêt des célébrations, de l’impossibilité pour le Corps du Christ de se rassembler, de faire l’ecclesia, notamment autour du corps eucharistique.

Parce que communier au corps eucharistique, c’est dans le même temps communier au corps ecclésial, je ne peux communier à Dieu sans communier aux frères et sœurs. Ce lien fort permet de retrouver le sens de cette phrase de Jésus : « Si donc tu présentes ton offrande à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis, viens présenter ton offrande. » (Mt 5, 23-24). Je ne peux communier au corps eucharistique sans penser ou prier pour une relation avec un frère ou une sœur en Christ, avec ma communauté ecclésiale d’appartenance.

D’où mon modeste plaidoyer pour une spiritualité eucharistique qui soit pleinement communautaire, dégagée de tout individualisme. C’est ce que la Cène de Jésus fut ! Alors nos paroisses seront réputées et connues, non pour la beauté des chants ou les talents du célébrant, mais pour le lieu d’une ville ou d’un village où l’on est assuré d’être aimé ! « Je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » (Jn 13, 34-35) La messe deviendra d’autant plus un lieu d’évangélisation, car la charité fraternelle qui s’en dégagera sera un témoignage pour les non-croyants qui se joindront au Corps du Christ : nous !


[1] Sur ce sujet, l’ouvrage de référence est Corpus mysticum de Henri de Lubac.

[2] G. Comeau, Corps eucharistique et corps ecclésiale, in Prendre corps, faire, corps, livrer son corps, Médiasèvres 2019.

[3] Saint Augustin, Sermon 272 aux nouveaux baptisés pour le jour de Pentecôte.

[4] H.U Von Balthasar, La Gloire et la Croix, Aubier, 1965, p.485.

Repenser l’initiation chrétienne

Quiconque entend la grande mission que Jésus donne à son Eglise de « faire des disciples » (Mt 28) ne peut que rapidement se poser la question d’une méthode qui ne repose pas sur l’efficacité pastorale mais la puissance de Dieu. Personnellement, les précédents billets de ce blog me permettent déjà d’avancer quelques éléments fondateurs, quelques principes sur lesquels RE-poser cette pastorale. En effet, une initiation chrétienne qui serait seulement sacramentelle serait largement insuffisante. Il faut élargir ce qu’est l’initiation pour ne pas faire des pratiquants mais des disciples. 

Fondamentalement, sa dynamique doit être celle de la vie dans l’Esprit, ponctué de sacrements : surtout pas l’inverse. La dynamique de vie dans l’Esprit doit toujours englobée les parcours de préparation au sacrement pour arrêter de faire croire que le sacrement est le terme de la vie chrétienne. Le terme est « suivre Jésus ». Autrement dit, il n’y a pas de terme, si ce n’est une relation jamais acquise : Jésus. Listons ici les quelques principes.

Premièrement, elle doit être KERYGMATIQUE: proclamer l’œuvre de Dieu en Jésus! Annoncer Jésus mort et ressuscité. On peut penser ici au discours de Pierre en Actes 2. C’est le modèle de l’annonce kérygmatique et le modèle d’une bonne prédication. Proclamer la mort et la résurrection, c’est déjà permettre à Dieu de toucher les cœurs. 

Deuxièmement, elle doit EXISTENTIELLE. Elle doit permettre de faire l’expérience de l’amour de Jésus : de tout faire pour que Dieu puisse lui-même se révéler, révéler son musterion[1]. Fondamentalement, c’est Jésus qui nous initie à lui-même et non nous-mêmes qui nous initions à lui. Il est urgent sur ce point d’évacuer le pélagianisme[2] qui a repris place dans l’Eglise. Spirituellement, cette initiation se fait sur un fond de passivité : si la grâce n’a pas l’initiative, on se sauve tout seul. S’initier à la vie chrétienne, ce n’est pas apprendre des choses au sujet de Jésus ; c’est laisser Jésus m’apprendre des choses sur lui. Sur ce point, je plaide pour un juste pentecôtisme dans l’Eglise catholique, car il rejoint un axe ignatien : « Dieu peut se communiquer directement à sa créature. » Je sais que c’est vite dit ici : mais c’est dit !

Troisièmement, cette initiation doit être INTEGRATIVE. Être chrétien, c’est d’abord appartenir à une communauté chrétienne. Là-dessus, les développements du P. James Mallon sont lumineux, notamment sur les bienfaits du Parcours Alpha, comme parcours favorisant l’appartenance.

Quatrièmement, il doit bien sûr être SACRAMENTELLE, reprenant les sacrements de l’initiation chrétienne. Ceux-ci doivent être reçu au bon moment, qui sera pour chacun différent. La foi est fondamentalement une réponse à l’œuvre de Dieu en Jésus, à son amour. Laissons les nouveaux chrétiens faire l’expérience de cette amour, d’une véritable conversion ; alors les sacrements retrouveront leur dimension de réponse et leur fécondité.

Cinquièmement, cette initiation doit être une école de RELATION avec Jésus, une école de disciple, plus qu’une école de pratique. Apprendre à fréquenter les Ecritures tous les jours, c’est apprendre à écouter le maître tous les jours et ainsi devenir disciple. Apprendre à lire la Bible et à prier avec ce que me dit l’Esprit Saint. Le but doit être de favoriser une juste autonomie spirituelle des chrétiens pour arrêter de rencontrer des chrétiens qui ont besoin d’un prêtre pour prier.

Sixièmement, cette initiation doit contenir les rudiments du LEADERSHIP. Il faut dès le début faire des disciples-missionnaires. On ne peut séparer ces deux termes. Le pape François a tenu au trait d’union entre ces deux mots pour une raison essentielle : un disciple est missionnaire.  Sur ce point, j’ai remarqué qu’Alpha est un bon outil pour commencer à former des leaders : apprendre à être au service, à animer un groupe de discussion, apprendre l’attitude du missionnaire en regardant les autres leaders, en écoutant, et en faisant des premiers pas avec un débriefing par la suite. Les disciples ont appris à être en mission en regardant Jésus faire ; c’est seulement dans un second temps que Jésus les a envoyés.

Ces six principes me semblent aujourd’hui indispensables pour faire des disciples sur une durée variable selon chacun. L’ordre de ses principes n’est pas absolu. De toute manière, tout principe n’est pas d’abord une efficacité recherchée par une équipe pastorale, mais au contraire la recherche de l’efficacité de Dieu, de sa grâce. Pour terminer avec la Bible, n’oublions jamais que « si l’Eternel ne bâtit la maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain ; si l’Eternel ne garde la ville, celui qui la garde veille en vain. » (Ps 127,1). La visée ultime de l’initiation chrétienne est de permettre à Jésus de nous initier lui-même à son amour !


[1] Cf. les deux articles de ce blog :

[2] Doctrine ou pensée sur laquelle l’homme est considéré comme acteur de son salut. Sur le principe, on y tous opposé ; dans la réalité, nos paroisses et nos mentalités en sont imprégnées.  

Rêves et réalité

La plus grande chose que j’ai apprise en mission sur ma précédente paroisse est l’exigence de tenir ensemble rêve et réalité. La conjugaison de ces deux éléments est extrêmement féconde. A première vue opposées, ces deux notions sont en fait les leviers de transformation du monde par la puissance de l’Evangile ! La tension de ces deux notions permet au Royaume de Dieu d’advenir déjà parmi nous.

Si on ne tient que le réel, la pastorale est sans force, sans espérance, sans conviction. Nous naviguons de Charybde en Scylla, voulant éviter de faire des remous. Nous ne faisons que chercher les compromis, voguant dans l’univers du possible, de la bienséance, de la conformité au monde.

Si on ne s’accroche qu’aux rêves, on devient un pur idéaliste enchaînant les « si seulement », les idées désincarnées. On ne fait que rêver ses idées, sa pastorale. On se met à juger nos frères et sœurs en Christ, car ils ne sont jamais conformes à nos rêves : ils ont toujours des traits de caractères en trop. A la fois, il nous manque des gens pour réaliser nos rêves pastoraux ; et à la fois, ceux qui sont avec nous ne sont jamais les bons.

Mais dès lors qu’on demeure dans la tension entre rêves et réalité, dès lors qu’on se laisse écarteler par ces notions en apparence antinomiques, dès lors qu’on l’on veut tenir le ciel et la terre ensemble, peut se lever une vague, une sorte de réveil, une puissante motion de l’Esprit Saint qui fait son œuvre parmi nous.

La première place revient aux rêves (en leadership, on parlerait de vision) ! Plus je lis la Bible dans l’Esprit et plus je rêve. J’avoue aussi que plus je la lis, plus je me demande pourquoi nos paroisses en sont si éloignées ! Sans doute parce qu’on n’y croit pas véritablement, excepté à un ou deux versets ! Passons. La lecture biblique nourrit et féconde mes rêves. C’est comme un recueil des potentialités de la grâce ! St Paul dirait que c’est notre héritage : la foi permet de recevoir ces promesses. La foi permet aux rêves de Dieu de devenir réel ! La foi me permet de devenir héritiers des promesses bibliques de Dieu, de ses rêves pour moi et ma communauté paroissiale. Avoir la foi, proclamer sa foi, déclarer les promesses de Dieu revient à s’exercer à rêver à la hauteur des idées de Dieu, de sa vision sur ma paroisse et faire advenir cela dans le labyrinthe du réel. En effet, « 8 car mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes voies, dit l’Eternel. 9Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies, et mes pensées au-dessus de vos pensées. » (Is 55, 8-9)

Puis, tout en s’accrochant aux rêves, en adhérant dans la foi aux rêves de Dieu, il s’agit de plonger dans le réel, avec tout ce qu’il est, dans le moindre petit détail. Il s’agit d’embrasser le réel dans sa concrétude, ses odeurs, sa pesanteur, en faisant avec les gens tels qu’ils sont. La démarche pastorale l’impose : afin de quitter toute projection idéologique, partir du réel tel qu’il est ; prendre les gens « par la main » là où ils en sont ; ne pas chercher à les mettre dans des cases, car celui qui veut être un authentique pasteur ne peut projeter des cases sur des gens tous différents, tous singuliers, sur des chemins de vie unique. L’exigence du pasteur est de situer le point de départ des gens qu’ils rencontrent : où en sont-ils ? Sur quel chemin ?

Dès lors que l’on veut tenir rêves de Dieu et réalité, commence un écartèlement cosmique, une lutte au corps à corps avec la Bible et ce qu’elle dit, pour ne lâcher ni les rêves ni la réalité. Une lutte pour tenir dans la conviction que le rêve peut se réaliser sans juger le réel qui n’y est pas encore. Une lutte pour tenir le réel sans désespérer, sans cesser de rêver et croire à la promesse biblique.

Réinsérer l’eucharistie dans l’Eglise-communauté.

Pour moi, le constat est clair : la pratique eucharistique dans l’Eglise catholique est bien souvent déresponsabilisante. Cette pratique laissée à elle-même nous maintient dans une immaturité ecclésiale : je peux communier sans qu’on me demande quoi que ce soit, sans porter l’Eglise, sans porter ma communauté, sans même en être vraiment membre. Le modèle indépassable de la communauté des Douze pour qui Jésus a célébré la Cène après trois années de vie et de mission communes pourfend notre modèle actuel de consommation eucharistique.

La théologie fondamentale a établi un lien fort entre l’eucharistie et l’Eglise. Mais dans la pratique, ce n’est pas le cas. Dans la pratique, nous n’avons fait qu’individualiser et privatiser l’accès sacramentel à Dieu. Par ailleurs, nous avons fait croire que cela suffisait.

Le problème est complexe. D’une part, je prends conscience qu’une théologie fondamentale de l’eucharistie sans une théologie pratique est naïve, cérébrale, aseptisé et désincarné. Inversement, une théologie pratique sans une théologie fondamentale manquerait de transcendance : elle serait trop horizontale.

D’autre part, on aurait grand intérêt à s’approprier le débat interne à la théologie œcuménique entre deux conceptions de l’Eglise : l’Eglise catholique comme Eglise multitudiniste et les Eglises issues de la Réforme comme Eglises congrégationalistes. Car la pratique eucharistique dans une Eglise multitudiniste est déresponsabilisante car elle n’implique aucune redevabilité. Pourquoi ? Parce que le maillage d’une Eglise multitudiniste (l’Eglise catholique) est trop lâche, trop faible. D’une part, un diocèse constitue l’Eglise locale en ecclésiologie catholique : or il est trop vaste pour constituer une véritable communauté. D’autre part, même nos paroisses ne sont pas souvent des communautés authentiques : on peut y aller sans que personne ne vous accueille ! J’en ai fait souvent l’expérience comme étudiant. Encore faudrait-il s’entendre sur les critères d’une communauté paroissiale authentiquement biblique !

Mais alors comment resserrer le lien entre eucharistie et Eglise ? D’abord en transformant nos paroisses en authentique « communauté de disciples en mission » (Définition de l’Eglise selon le Pape François). Puis aussi en ne proposant pas que des eucharisties :  pour permettre à ceux n’en sont pas là d’intégrer progressivement la communauté. Basiquement, on devient membre d’une communauté quand on y met ensemble des choses en « commun » et qu’on la porte chacun selon son charisme. Le critère de redevabilité est un critère fiable de maturité ecclésiale : je dois des choses à mon Eglise, car j’ai une dette envers mon Seigneur. Or beaucoup de catholiques n’en sont pas là (sans occulter que beaucoup aussi s’engagent à prendre part à la communauté, à la porter comme ils peuvent).

Repenser l’Eglise comme communauté revient à la repenser à partir du niveau local : j’entends par là, non pas le niveau diocésain, mais celui d’une paroisse avec le moins de clochers possible (en effet, plus il y a de clochers, moins il est possible de constituer une seule communauté paroissiale). Plus l’Eglise est locale, plus elle peut être une communauté authentiquement biblique, une communauté de frères et sœurs, avec un pasteur à la tête, dans laquelle l’eucharistie trouvera plus de sens : le repas des disciples-missionnaires.

Eucharistie et communauté

Quand tu annonces ton départ comme prêtre de la paroisse dans un des clochers et que seulement 4 personnes sur 80 viennent te dire au revoir à la fin de la messe, on peut légitimement se dire qu’il y a un problème dans notre Eglise. Non pas que je sois en manque d’affection ! Ce n’est pas ma petite personne ou mon ego qui pose un problème. C’est que le tort de notre pastorale est d’avoir mis l’eucharistie au-dessus de la communauté. Le culte eucharistique est devenu un culte placé au-dessus de tout, y compris de la communauté paroissiale. Et le prêtre qui préside à ce repas pour la communauté, ne compte pas vraiment.

Cette préséance de l’eucharistie sur le sens de l’appartenance à la communauté paroissiale est bien un désordre profond et grave, car il dénature le sens même de l’eucharistie. On a travesti le repas communautaire voulu par Jésus pour sa communauté des Douze en un repas où l’individualisme est de mise. On a travesti ce repas, ce rite de partage en un repas où chacun est atomisé devant l’autel et où la relation humaine de ceux qui sont autour de la table ne compte pas. On a travesti ce repas qui nourrit la communauté en une « Messe-Drive » où chacun peut venir chercher « Jésus » et répartir chez soi ! Je force un peu le trait en parlant ainsi, mais pas tant que cela. En revanche, ce n’est pas le cas partout : bien heureusement pour les prêtres, il y a des lieux où l’on peut toucher du doigt ce que peut être une authentique communauté de disciples-missionnaires !  

En mettant l’accent à juste titre sur la présence réelle de Jésus dans l’eucharistie, on a parfois perdu la présence réelle dans chaque frère et sœur de l’Eglise ! Et pourtant, la Bible parle beaucoup plus de cette deuxième présence que de la première. On a perdu un peu la charité. Elle est dénaturée, non conforme à ce que voulait Jésus : « c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on vous reconnaîtra comme les disciples » (Jn 13,35). Dans ce clocher, personne ne pourra reconnaître qu’on est disciple de Jésus : sans charité fraternelle, aucun témoignage possible !

Il est désormais vital pour l’Eglise catholique de remettre le sens de la communauté au-dessus de l’eucharistie (cela est à comprendre sur le plan de la théologie pratique et non fondamentale). C’est une question de survie. Et que cette communauté soit pour la gloire de Dieu. Dans le processus de formation des nouveaux disciples, il est donc impératif de d’abord forger chez eux un sens authentique de la communauté paroissiale : une communauté « de chair » et non pas un semblant d’agrégation de catholiques, une communauté où l’on peut rire et pleurer ensemble, une communauté où le soucie de l’autre passe avant le souci de soi (ce qui est le propre de la charité biblique) ! Une communauté où l’on met authentiquement des choses en commun, ce qui en est le sens étymologique.

Sur le plan pastoral, pour « bien communier », il faut donc déjà se sentir membre. Il faut avoir un sens de l’appartenance au groupe, au corps, à une authentique communauté. Pour former des nouveaux disciples, il faut donc en priorité cultiver le sens de l’appartenance avant une démarche sacramentelle. Car communier, c’est fondamentalement communier au même corps que mon voisin pour faire corps avec lui et être ensemble intégrer un peu plus au corps du Christ.

Sur le plan d’une théologie pratique (et non fondamentale), on peut donc aisément comprendre la priorité du « belong » de James Mallon. Repenser l’Eglise comme communauté avec tout ce que cela implique permettra de repenser l’accès à l’eucharistie comme l’accès au repas de la communauté. Cela nous permet de repenser un catéchuménat nouveau où la logique de progression n’est plus seulement sacramentelle (et souvent trop individualiste : « c’est moi et Jésus »), mais une logique d’appartenance, d’intégration, et de fraternité.

D’où vient le manque de pastoralité dans l’Eglise?

Depuis quelques temps que je me confronte à la mission en paroisse, une chose me frappe l’esprit : notre manque de pastoralité. C’est à la fois un constat, un désarroi personnel et un aveu d’impuissance ecclésiale. J’entends par là la grande difficulté que nous avons à faire en sorte que les gens qui commencent un chemin de foi continuent et que ceux qui n’en font pas en commencent un. Nous avons de grandes difficultés comme chrétiens catholiques à être pasteurs.  Du latin pastor « berger », le pasteur est celui qui conduit un troupeau. C’est lui qui cherche à rassembler et à amener plus loin, là où les prés sont verts. Je précise ici que je rattache ce terme au sacerdoce commun des fidèles : nous somme tous prêtres, prophètes et roi, et que tous les paroissiens authentiquement chrétiens doivent développer des qualités pastorales dans leur paroisse pour être des disciples-missionaires, et pasteurs avec les ministres ordonnés.

Pour ne citer que quelques exemples parmi des centaines :

  • 9 nouveaux baptisés adultes sur 10 décrochent au bout de 5 ans
  • Difficulté à proposer un chemin après le parcours Alpha : risque d’engendrer des orphelins.
  • La première communion se transforme souvent en dernière communion.
  • La Confirmation est la porte de sortie de l’Eglise pour les ados, si ce n’est pas fait avant.  
  • Les couples qui se marient à l’Eglise n’y reviennent plus.
  • Etc.

A chaque fois, le chemin s’arrête. A chaque fois, nous, les disciples-missionnaires en charge pastorale d’une mission paroissiale, constatons notre difficulté à être pasteur,  à conduire plus loin. Sans doute, notre rapport à la pratique sacramentelle y est pour quelque chose : nous l’avons naïvement cru auto-suffisante. J’en ai déjà parlé dans un autre article[1].

            Comme pasteur, c’est bien notre attitude qui est interrogée. Comme pasteur, est-ce que nous nous contentons d’être « panneau indicateur » ou bien savons-nous avec réalisme prendre les gens par la main ? Trop souvent, j’ai perçu et je perçois encore ce penchant du catholique qui se contente de montrer plus ou moins la direction, sans doute par orgueil de celui qui se croit à tort comme parvenu, ou par ce qu’il ne veut pas se mouiller dans l’authentique labeur pastorale : « c’est par là-bas, et si tu n’y arrives pas, fais un effort, ou tant pis pour toi ! » Voilà en gros ce que parfois nous disons sans nous en rendre compte. C’est le propre de notre Eglise, pensée en fonction de l’intérieur et de non de l’extérieur. Sur ce sujet, les propos du pape François abondent : relire les pages de sa première exhortation sur une « Eglise en sortie », une « Eglise vers les périphéries », et son discours aux cardinaux lors du conclave dépeignant une Eglise auto-référencée : une Eglise qui fait référence à elle-même, et pas assez vers Jésus. Nous sommes plus soucieux de notre structure, de notre cuisine interne que de nous adapter à ceux qui frappent à la porte.

            Ici, nous subissons le poids d’une Eglise lourdement institutionnalisée, dont une des conséquences est d’être loin des gens dans ce dont ils auraient besoin. On ne parvient pas à les faire entrer dans notre modèle ecclésiale, sans doute parce qu’en partie, il ne convient plus. Or la pastoralité du berger est une qualité qui suppose de partir de la réalité des gens et non de notre modèle ecclésiale dans lequel on souhaiterait les faire rentrer. Si on ne cherche pas d’abord à prendre les gens par la main, à les situer existentiellement et spirituellement (sans les juger), toute pastorale est vaine car inadaptée !

            Une autre raison de ce manque de pastoralité est que celle-ci suppose un chemin continu et sans fin. Le chemin chrétien n’a pas de terme, même après avoir reçu les derniers sacrements ou tous les sacrements ! Que meure cette Eglise de parvenus et que vienne une Eglise de disciples, i.e. d’apprentis, d’apprenants (c’est le sens grec du mot « disciple »). Ce chemin sans terme à la suite de Jésus est le propre de la vie dans l’Esprit qui fait incroyablement défaut dans les paroisses. A croire qu’on n’a jamais pris au sérieux l’événement de Pentecôte et ses conséquences !

            Là est bien le problème : nous ne savons pas faire des disciples ! Ou du moins pas suffisamment. Or c’est bien un des commandements majeurs dans l’Evangile : « faites de toutes les nations des disciples » (Mt 28,19). Dans la tradition des Eglises évangéliques, on l’appelle la grande mission. Nous devons reconnaître humblement que nous ignorons ce processus incrémentiel du devenir disciple, ce processus de lente et longue maturation de la foi qui passe par quelque grandes étapes : rencontrer Jésus, lui donner sa vie consciemment et librement (le baptême dans l’Esprit Saint qui désentrave le baptême sacramentel reçu petit), apprendre à prier, à écouter le Maître, vivre des libérations (la liberté est inhérente au salut selon les Evangiles), des guérisons intérieures, mettre progressivement et quotidiennement sa vie sous l’autorité de la Parole (ce qui est la marque ultime d’un chrétien authentique au sens biblique et non sociologique : Jn 8,31).            

Pour conclure, ce manque de pastoralité relève d’un double manque d’obéissance : au réel et à l’Esprit. Les deux sont intimement liés. Un pasteur authentique est un berger qui part du réel (il connaît l’odeur de ses brebis disait le pape François !), qui propose un chemin pastoral en écoutant l’Esprit, puis il relit dans l’Esprit la fécondité de ce qu’il a proposé, à la lumière de la Parole. En fonction de la fécondité spirituelle, il ajuste ou non sa pastorale en croyant fermement que « l’Evangile est puissance de Dieu pour le salut du croyant » (Rm 1,16). La puissance de la Parole n’a pas changé : à nous de savoir y conduire ceux qui nous sont confiés avec réalisme.


[1] https://repenserleglise.fr/2018/06/21/la-decrepitude-dune-pratique-sacramentelle-laissee-a-elle-meme/

Chrétiens sociologiques ou chrétiens bibliques?

Quand on parle de « chrétiens » aujourd’hui, de quoi parle-t-on ? De « pratiquants » ? De personnes ayant une culture et des valeurs se référant au christianisme ? De disciples de Jésus ? Nous pouvons déceler aujourd’hui un quiproquo entre ce que la sociologie affirme de la catégorie de chrétiens et ce que la Bible en dit. En soi, cela est bien normale car la rationalité sociologique n’est pas la rationalité théologique : seule cette dernière peut reconnaître dans la Bible un texte qui fait autorité ; pour la première, son seul maître est le fait sociologique (cf. Durkheim). Mais là où cela pose problème est, qu’y compris dans l’Eglise, la rationalité sociologique semble souvent prendre le dessus sur la rationalité biblique.

Dans la Bible, ce mot n’est présent qu’à trois reprises : deux fois dans les Actes et une fois dans la première lettre de Pierre. C’est à Antioche (Ac 11,26) que les disciples de la« voie » (nom qu’on donnait aux chrétiens au début des Actes) reçoivent le nom de chrétien. Il serait bon par ailleurs de faire l’étude de ces trois occurrences et de la manière dont les historiens romains (Flavius Joseph et Tacite) ont d’emblée repris ce mot. Mais ce n’est pas l’objectif de cet article[1].

A minima, notons au moins que ce mot ne doit pas être surinterprété comme il l’a été par le passé : un chrétien n’est pas un « petit christ ». Ce dérivé du mot Christ signifie l’appartenance : être partisan, être adepte du Christ, tout comme les herodianos, les hérodiens étaient les partisans d’Hérode. Ce nom ne renvoie pas à un en soi, mais à une personne.Il ne renvoie pas à des valeurs, à une tradition mais à une personne avec qui on déclare une appartenance, un attachement : « je suis du Christ ». Il renvoie à la catégorie évangélique du disciple.

En sociologie française, ce mot revêt un sens bien différent. Un chrétien sociologique est une personne qui n’a de chrétien que le nom, car elle ne se réfère pas à la personne du Christ, mais à des valeurs, à une culture, à une tradition. Elle ne participe pas régulièrement à la vie cultuelle, mais elle pénètre dans une église à l’occasion d’un baptême d’enfant, un mariage, des funérailles. Ce sont pour elle des rites obligés dans une société dite chrétienne. Selon Jeung Ou Nam, « on peut trouver des chrétiens sociologiques dans l’Eglise.Ces personnes se considèrent comme chrétiennes et le sont aussi par les autres.Mais trois choses d’importance leur manquent: la conviction que Jésus-Christ est « mon Seigneur et mon Dieu », une présence régulière au culte et une participation positive aux activités chrétiennes (mission, service, éducation). »[2]

Ce christianisme qu’on peut appeler « nominal » n’est pas récent. Le Nouveau Testament déjà atteste cette catégorie : « Pourquoi m’appelez-vous Seigneur, Seigneur! Et ne faites-vous pas ce que je vous dis? » (Lc 6.46) « (Les hommes) garderont la forme extérieure de la piété, mais ils en renieront la puissance. » (2 Tm 3.5) « Je connais tes œuvres: tu as le renom d’être vivant, mais tu es mort. » (Ap 3.1).

            Sans faire une étude approfondie du mot dans les deux disciplines (ce qui serait utile par ailleurs), il est clair qu’on ne parle pas de la même réalité. La terminologie sociologique et la terminologie biblique recouvrent bien deux sémantiques différentes. Le problème constaté aujourd’hui est l’importation dans l’Eglise du sens sociologique : « êtes-vous pratiquants ? »« Je suis chrétien, mais non pratiquant », etc. On constate un transfert sémantique de la sociologie dans le vocabulaire quotidien des chrétiens, voire même de l’Eglise via ses ministres. A tel point qu’on peut parler d’une pollution sémantique venant de la sociologie qui obscurcit ce que la Bible et la Révélation en générale veut nous dire sur ce qu’est un chrétien :elle obscurcit le sens authentique du mot. Etre pratiquant ne correspond à rien bibliquement parlant, puisqu’un chrétien se définit par son appartenance quotidienne et existentielle au Christ : il ne « pratique » pas,il est AVEC Jésus. Un chrétien non pratiquant est un non-sens.

            Il me semble urgent de ré-évangéliser nos concepts dans l’Eglise catholique. Puisque le christianisme est une Révélation (fortement réaffirmé à Vatican II), notre conceptualité doit recevoir sans cesse cette Révélation, pour ne pas remplir un concept d’une matière simplement humaine, d’une signification sociologique,mais pour remplir nos concepts de ce que Dieu veut y mettre, de ce que la Révélation dit et affirme. Si nous ne faisons pas cela, la Révélation de Dieu dans la Bible achevée en Jésus va continuer à se diluer dans le flot  de vagues définitions trop humaines. Et nous allons continuer à perdre ce qui fait l’identité d’un chrétien : le Christ. Pour ré-évangéliser nos concepts, il serait bon que la Bible soit notre point de repère, notre référentiel sur cette question et non la presse française ou les discussions de salon.

            Cette distinction succinctement abordée dans cet article pose une multitude de problèmes aujourd’hui dans les paroisses, dans la pastorale :

  • Comment faire passer les chrétiens sociologiques à un christianisme biblique et non plus nominal ?
  • Quel danger pose cette cohabitation ? A force de voir les chrétiens sociologiques venir baptiser leur enfant à la messe, certains paroissiens peuvent penser que ce n’est que cela la foi. Est-ce que cela ne dessert pas l’ensemble de l’Eglise que d’encourager ce type de pratique ?
  • Faut-il ménager dans nos paroisses une authentique communauté de chrétiens bibliques ?
  • Comment peut-on arrêter d’engendrer des chrétiens sociologiques ?
  • Où est la cause de cela ?
  • La pratique sacramentelle, souvent laissée à elle-même, est-elle en partie responsable ?
  • Comment gérer intelligemment l’afflue de chrétiens sociologiques lors des grandes fêtes liturgiques ?  

Avis à tous les pasteurs et chrétiens authentiques ! Place aux débats !


[1] Sur ce sujet, je vous recommande cet article : http://biblique.blogspirit.com/archive/2011/12/17/l-invention-du-mot-chretien1.html

[2]Jeung Ou NAM, Les chrétiens sociologiques et le renouveau de l’Eglise. Jeung-Ou NAM est docteur en théologie et professeur de missiologie à la Faculté presbytérienne de Séoul.

Evangéliser et sacramentaliser

« Ne pas sacramentaliser trop vite. » Telles furent les paroles d’un évêque qui ont stimulé ma réflexion ces derniers temps. Evangéliser et sacramentaliser : comment les articuler ?

Une des manières de penser l’articulation est de se servir de la dualité conceptuelle suivante : subjectivité et objectivité. Comment articuler le pôle subjectif de la foi reçu par évangélisation avec le pôle objectif donné entre autres par les sacrements,et l’Eglise en générale ? Comment articuler l’aspect personnel de la foi avec l’aspect communautaire ? Plus précisément, et c’est là la problématique de cet article : faut-il systématiquement évangéliser avant de sacramentaliser ? Et à l’inverse : doit-on donner les sacrements avant que la personne n’ait fait un chemin personnel de foi, reçu par évangélisation de l’Eglise au sens large ?

1.    La foi est d’abord une adhésion individuelle

L’appel que le Père adresse à tout chrétien par son Fils est de le suivre. C’est d’emblée un appel personnel. Nul besoin ici de citer l’Evangile : Jésus appelle ses disciples par leur prénom. Il les a appelés un par un. Il appelle un sujet libre et conscient à le suivre ; et c’est une subjectivité qui répond : « Cet homme se leva et le suivit » (Mt 9,9). Rappelons-nous que le Père n’appelle pas en soi dix collégiens à faire leur 1ère communion, mais chacun individuellement. Ce n’est en rien un appel collectif, mais toujours individualisé : « suis-moi ».

Evangéliser n’est pas en soi sacramentaliser. Evangéliser consiste à faire résonner dans le cœur et la conscience d’une personne la nouvelle de la résurrection de Jésus de telle sorte à ce qu’une « rencontre » se produise. Le moyen privilégié pour cela est l’annonce de la Parole. En effet, devenir chrétien (Christ-ien), c’est se rapporter à cette relation au Christ, fruit d’une rencontre indispensable. Celle-ci peut être ponctuelle (une expérience spirituelle forte) ou diffuse dans le temps (Remarquable par des changements sur le long terme, une conversion). A cette étape-là, aucun sacrement n’a encore été célébré en Eglise. Ils viennent après.

De nombreuses scènes biblique correspondent à ce schéma : la conversion de l’Eunuque en Ac 8, 26-39 après la lecture d’Isaïe et l’exhortation de Philippe, la conversion de 3000 personnes après la prédication de Pierre en Ac 2 en sont deux exemples. En Ac 8, ce qui permet à l’eunuque de recevoir le sacrement du baptême, c’est qu’il croit de tout son cœur :

Actes 8, 36-38 : « 6Comme ils continuaient leur chemin, ils rencontrèrent de l’eau. Et l’eunuque dit : Voici de l’eau ; qu’est-ce qui empêche que je ne sois baptisé ? 37 Philippe dit : Si tu crois de tout ton cœur, cela est possible. L’eunuque répondit : Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu. 38 Il fit arrêter le char ; Philippe et l’eunuque descendirent tous deux dans l’eau, et Philippe baptisa l’eunuque. » (Trad. Segond)

Selon ces deux récits, le temps de l’évangélisation précède la sacramentalisation.

2.    Evangéliser et sacramentaliser : quelle temporalité ?

L’Evangélisation est comparable au temps de la rencontre, de l’apprivoisement avec la personne de Jésus. C’est l’accueil de la nouvelle de la résurrection, l’accueil de son amour,l’apprentissage de la vie dans l’Esprit, de la découverte indispensable de la Bible. C’est la découverte de l’Eglise (on peut penser aux parcours Alpha). Evangéliser, c’est favoriser la révélation du musterion de Dieu[1].Ce n’est qu’après cela qu’une personne peut vraiment devenir chrétien, i.e.Christ-ien, du Christ. Ce n’est qu’après coup que cette personne peut recevoir le baptême où elle professera devant l’Eglise Jésus comme maître et Seigneur. Elle ne pourra pas le professer si elle ne le connaît pas, de cette« connaissance intérieure de Jésus » (St Ignace).

Peut-on objectiver la foi avant qu’elle n’ait été exprimer subjectivement dans le for intérieur d’une personne ? Le baptême par exemple est une bien reconnaissance ecclésiale et donc objective de la foi. Si la foi est d’abord une adhésion individuelle au Christ, sacramentaliser formalise d’emblée la foi avant qu’elle ne soit une expérience personnelle, avant que le « suis-moi » ne résonne dans le cœur du futur chrétien. C’est lui donner une forme avant un fond, donner un objet de foi avant que le sujet n’ait répondu « oui » en sa conscience.

Un des problèmes est qu’on n’a fait tout reporter sur les sacrements. En ce sens, le baptême est aussi théologiquement l’actualisation du mystère du Christ : le baptême est censé être l’expérience subjective du Christ et sa réception ecclésiale. Il suffit d’avoir fait un peu de pastoral pour s’apercevoir que cette théologie manque de réalisme : oui, c’est bien un actualisation, mais le baptême ne fait pas tout ! Or on sait bien que ce mystère du Christ peut très bien reçu par révélation comme pour saint Paul sans aucun sacrement : et il faut dire aujourd’hui que cela est même nécessaire !

            Quels risques prend-on en sacramentalisant trop vite ? Formaliser avant l’adhésion individuelle et subjective au « suis-moi », n’est-ce pas déformer la foi pour la mettre dans un ritualisme qui n’atteint pas les consciences, n’entraîne aucune conversion authentique ? Ritualiser trop vite serait prendre le risque de « by-passer » la subjectivité pourtant essentielle à la confession de foi. Avec l’avènement du sujet au XVIème siècle, saint Ignace a eu le génie d’y répondre avec une spiritualité du sujet, de l’individu. La pédagogie ignatienne est celle des Exercices individuelles, d’un cheminement personnel en face à face avec Jésus par la Parole.

Objectiver avant la confession subjective, avant la révélation du musterion,met le nouveau chrétien d’emblée dans une perspective formalisante :« il faut… », « il ne faut pas… ». Il croit avoir tout vécu parce que les formes sont là, mais le cœur n’y est sans doute pas. Objectiver avant que la subjectivité n’ait été touchée, c’est travestir la foi en son essence. C’est travestir la foi en Jésus qui appelle des individualités à le suivre librement. Spirituellement, c’est le cœur qu’il veut, non une réponse formelle.

3.    Une évangélisation juste mène à sacramentaliser : elle mène à l’Eglise

Une expérience subjective authentique du Christ s’accomplit objectivement dans l’Eglise. Si ma rencontre avec Jésus comme « mon Seigneur et mon Dieu » ne s’achève pas dans la proclamation de la foi de l’Eglise, est-elle juste ? Elle peut être en chemin, cette foi est évolutive, progressive. Mais son authenticité doit me mener à l’Eglise. C’est en cela qu’une foi subjectivement juste mène à l’objectivité de l’Eglise, à la prière communautaire, à l’objectivité d’une même confession de foi, d’un même symbole.

L’expérience de Paul est l’exemple même. Son expérience subjectivement forte de la présence de Jésus (Ac 9 ; Ga 1,12 : « par révélation de Jésus-Christ » ; Ga 1,16) l’a mené aux disciples de la voie, à l’Eglise naissante. Par la suite, il est parti de nouveau trois ans, seul (Ga 1,17), puis est revenu à l’Eglise de Jérusalem (Ga 1,18). Subjectivité et objectivité se nourrissent l’un l’autre dans son cheminement. Devenu disciple-missionnaire, Paul le redira avec force dans ses lettres : « Je n’ai pas été envoyé baptiser mais annoncer l’Evangile » (1 Co 1,17).

Conclusion

La foi mène à l’Eglise, mais l’Eglise sans la foi d’abord subjective risque d’être une association parmi d’autres : on se rassemblerait autour de valeurs, d’actions communes et non autour d’une personne : Jésus. Sacramentaliser sans évangéliser, c’est ritualiser avant l’adhésion individuelle.

Si nous retrouvons l’audace de l’évangélisation, alors les sacrements retrouveront leur efficacité. Si nous retrouvons la force d’impact de la prédication, de l’annonce du mystère de Dieu, alors les sacrements seront de nouveau des lieux sources et non des portes de sortie de l’Eglise. 

Car comme disait ma grand-mère : « Sacramentaliser sans évangéliser, c’est comme oublier la levure de ton gâteau : il sortira à plat du four. »


[1]Cf. article de ce blog : La connaissance du mystère de Dieu selon la Bible

L’accès à Dieu dans l’Eglise Catholique

        Mon arrivée en paroisse il y a deux ans a soulevé des nouvelles questions venant de la pastorale. J’étais acculé à tremper mes concepts appris en cours de théologie dans le feu de l’expérience paroissiale. Une des questions fut de repenser les moyens qu’un chrétien a d’avoir accès à Dieu. Les voies d’accès à Dieu sont de deux sortes : par les sacrements et par la vie dans l’Esprit. Le premier moyen a une logique binaire(j’ai communié ou non, je me suis confessé ou non, …), l’autre a une logique infinitésimale et qualitative (plus j’ai conscience de la présence de Dieu à côté de moi là où je suis, plus je communie à sa présence). La vie dans l’Esprit nous permet d’avoir accès à Dieu sans aucun ministre et sans même l’Eglise (au sens institutionnelle). Elle est décrite entre autres en Romains 8, et résumée par cette phrase : « C’est par lui [Jésus] que les uns et les autres nous avons accès en un seul Esprit auprès du Père. » (Ephésiens 2,18). En Jésus,dans l’Esprit, nous avons libre accès au Père : il n’y a pas d’autre condition. Beaucoup de témoignages de saints nous attestent des expériences spirituelles au sein de cette vie dans l’Esprit, sans la présence de l’Eglise institutionnelle(sainte Thérèse d’Avila devant la statue du Christ flagellé, saint François àSan Damiano, saint Ignace de Loyola au Cardoner, …). L’expérience du Renouveau Charismatique démocratise cela : les manières dont Dieu se révèle et les moyens que nous avons pour avoir accès à lui déborde de très loin l’action sacramentelle : une assemblée de louange, la prière des frères, une prière de libération, un chant en langue, la lecture continue de la Bible dans l’Esprit,… Autant de manière d’être dans la présence réelle de Jésus, de bénéficier de sa grâce, et de le connaître.

         S’est posée en moi la question del’articulation entre la pratique sacramentelle et la vie dans l’Esprit. Dans l’Eglise,dans une paroisse, comment proposer avec justesse ces deux moyens ?Comment apprendre aux chrétiens a utilisé ces deux moyens selon ce qu’affirmela Bible ? J’ai alors commencé mes recherches en travaillant les occurrencesdu « musterion » de Dieu, d’oùTertullien a tiré le mot de sacrement (cf. les deux billets portant sur cesujet dans le blog).

            L’écart sémantique entre le musterion et le sacrement est considérable et à ce titre frappant. Peut-être était-il justifié à l’époque de Tertullien. Mais il me semble que dans le contexte actuel, il mériterait d’être de nouveau interrogé. Au sens biblique, nous avons un accès très large au musterion de Dieu. Or Tertullien et par la suite la théologie catholique a mis un accent très fort sur l’accès à Dieu par les sacrements : c’est-à-dire par un acte à caractère juridique d’un ministre ordonné. La pastorale sacramentelle fut et reste encore aujourd’hui le moyen privilégié voire unique d’avoir accès à Dieu. A tel point qu’aujourd’hui, on me dit : « ah ! Grâce à vous mon père, on a Jésus ! » Ce qui me met très mal à l’aise, car selon les Ecritures, c’est archi faux ! On survalorise la présence substantielle de Dieu dans l’eucharistie à tel point qu’on dévalorise voire qu’on ignore sa présence réelle dans l’Esprit partout où nous sommes. Il suffit de lire quelques pages de la Bible pour démonter cette position qui n’est pas conforme à la Révélation.

         D’où mon hypothèse qui appelle un débat dans le contexte actuel : la source du cléricalisme se trouverait dans cet écart sémantique entre le musterion et les sacrements. Par cet écart de sens, l’Eglise a considérablement mis l’accent sur une des manières, en négligeant les autres. Pour faire court, on aurait cléricalisé l’accès à Dieu ; on aurait cléricalisé la grâce. Non pas que les sacrements soient faux, mais on a tellement négligé le reste que le prêtre est effectivement mis en position d’être un intermédiaire indispensable de la grâce. Ce qui peut conduire aux abus qu’on dénonce aujourd’hui : abus d’autorité, culture de l’abus dénoncé par le pape, prêtres au-dessus de la morale, …

            Cette hypothèse soulève une multitude de questions :

  • N’y a-t-il en fait que 7 sacrements ou beaucoup plus ?
  • Faut-il encore parler de sacrement ? ou simplement du baptême, du mariage, … afin de ne plus ignorer tous les autres moyens d’avoir accès à Dieu en Jésus, afin de ne plus laisser penser qu’il n’y a que ces sept moyens ?
  • Comment repenser ensemble l’accès à Dieu et la question du ministère du prêtre ?
  • y aurait-il d’autres ministères à nommer pour décléricaliser l’accès à Dieu ?

Place au débat ! Non pas pour critiquer facilement l’Eglise, mais pour l’aimer et chercher la vérité !