Vers un retour du polythéisme chez les catholiques?

Il y a de cela un an ou deux, je me retrouvais dans une conversation singulière ou symptomatique – aux lecteurs de me dire – d’une certaine pratique catholique :

« Avant de coucher les enfants, nous prions les saints Louis et Zélie Martin, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et la Vierge Marie. »

Spontanément, j’étais partagé entre l’admiration d’une telle dévotion et l’inquiétude qu’elle suscitait en moi. L’admiration, car une telle vie de prière et une telle fidélité force toujours le respect : faire prier ses enfants le soir relève d’un choix courageux surtout quand ils grandissent. L’inquiétude, car dans ce défilé des saints, Dieu n’est pas présent. Aucune des personnes de la Trinité n’habitait la prière du soir.

Cette phrase me mit dans une certaine perplexité, me demandant ce qui pouvait bien se passer dans la tête des enfants. Dans une telle prière du soir, peuvent-ils distinguer un intercesseur (un saint) et Dieu lui-même ?

Il va de soi que la dévotion des saints est excellente. Il va de soi que la prière à Marie fait partie de la prière de l’Eglise. Mais en venir à ce point où la Trinité n’est plus convoquée à la prière du soir, n’est-ce pas là une dangereuse confusion entre un saint et une Personne trinitaire ? N’est-ce pas là la résurgence d’un polythéisme païen sous couvert de bonne catholicité ?

Un ami m’avait partagé que son diocèse organisait des « Soirées de guérison sainte Thérèse ». Il s’agissait de demander à Thérèse de Lisieux la guérison physique de nos malades. L’intercession des saints est bonne car nous croyons à la « communion des saints ». C’est inscrit dans notre Credo pour toujours. Mais rappelons-nous qu’à l’époque de la Rome et de la Grèce antiques, on faisait pareil : à chaque demande correspondait son dieu : le dieu de la guerre, le dieu des récoltes, … Pour nous catholiques, y a-t-il un saint pour la guérison, un saint pour trouver du travail, un autre saint pour son frigo… ?

Très souvent, j’entends parler de « grâce mariale ». Dans le fond, je comprends ce qu’on me dit. Mais théologiquement, cela s’appelle une hérésie. Marie n’est pas une déesse. Elle ne fait toujours pas partie de la Trinité. La grâce vient de Dieu seul. Là aussi, il y a confusion et elle n’est pas anodine car elle interroge l’objet de notre foi : est-ce bien Dieu seul ?

Les prophètes de l’Ancien Testament sont morts pour défendre l’avènement du monothéisme dans un polythéisme ambiant. Les Pères de l’Eglise ont pour beaucoup aussi enduré le martyr pour défendre la confession de foi au Dieu trinitaire. Et voilà qu’aujourd’hui, nous tombons dans la confusion quant à l’objet de notre foi. Pour moi, c’est bien un retour en arrière et une infidélité au seul Dieu unique, révélé en Jésus-Christ.

Cette piété catholique à tendance polythéiste est sournoise. Car bien souvent, les adeptes s’en vantent avec beaucoup d’orgueil : « moi je prie tel saint, … », « Connais-tu cette prière à tel saint ? », « Quoi ! tu ne la connais pas ? », « Sais-tu que la Vierge Marie nous a demandé de … » etc. C’est ainsi que petit à petit, ce qui est second devient premier : la dévotion à Marie et aux saints prend la place de la prière trinitaire. Subrepticement, sournoisement, orgueilleusement.

Tout ignatien que je suis, j’en appelle à réordonner les choses. D’une part, il n’y a pas de panthéon des dieux ; nous croyons en un seul Dieu : « Il n’y a de salut en aucun autre ; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Actes 4, 12). D’autre part, il faut réapprendre ou apprendre à prier le Père, le Fils et le Saint Esprit. Cela doit être premier dans notre prière quotidienne et personnelle. De cela, découlera pour chacun une place plus juste de la prière à Marie et de la dévotion aux saints.

Mystère de Dieu et gnosticisme

Préliminaire: la lecture de cet article suppose une étude préalable des occurrences du mot grec « Musterion » dans la Bible, traduit par « mystère », « rêve », « songe », « secret » selon les traductions et les citations. 

Tout chrétien convaincu que je suis, j’ai éprouvé à de nombreuses reprises l’impossibilité de transmettre ma foi à celui qui m’écoutait. Que ce soit dans un Blablacar, dans la rue, ou lors d’une session avec ma communauté, j’avais une impuissance à laquelle consentir : moi, je ne peux que témoigner, c’est l’Esprit Saint qui convertit, qui touche les cœurs. En d’autres termes, je suis initié et l’initiateur est l’Esprit de Dieu, et non moi.

Il y aurait un juste gnosticisme dans la foi chrétienne. Je n’entends pas dans ce mot le fourmillement de sectes que les trois premiers siècles du christianisme ont connu. Mais simplement une sorte de connaissance de Dieu, qui passe par une initiation, une expérience, une rencontre dont Dieu est le seul maître et non un groupe d’hommes, pas même l’Eglise.

Clément d’Alexandrie proposait un idéal du « vrai gnostique », du chrétien parfait qui se laisse transformer par la « connaissance » de façon à vivre en harmonie avec Dieu. De manière basique, le chrétien a une connaissance de Jésus que n’a pas un non-croyant. Et cette connaissance n’est pas acquise, mais reçue par révélation. C’est là le propre d’une foi de conviction, et non de tradition pour parler en termes sociologiques.

Puisque que ce n’est pas seulement une connaissance acquise, mais avant tout révélée, une distinction peut bien être faite entre ceux qui ont reçu cette révélation et ceux qui ne l’ont pas reçu. Il y a en quelque sorte une initiation qui se fait par Dieu lui-même, qui se révèle librement à ses créatures. L’initiation n’est pas d’abord demandée, mais reçue de Dieu. C’est là toute la différence avec les religions à mystères dont Tertullien voulait se différencier.

J’avance en affirmant que cette connaissance est reçue par la révélation du musterion dont parle l’Ancien et le Nouveau Testament. Le musterion a de nombreuses caractéristiques qu’on peut lister rapidement ici : c’est une connaissance, révélée par Dieu, que l’homme ne peut acquérir par ses facultés, qui s’accomplit dans la révélation de Jésus Christ, plénitude du mystère ; elle est révélée par une auto-attestation de Dieu par l’Esprit et sa puissance… En cela, le paradigme du musterion – d’où vient le mot sacrement – qui ouvre à la vraie connaissance, n’est-ce pas la conversion de Paul en Ac 9 ? Nous retrouvons dans cet événement toutes les caractéristiques du musterion où Paul fut initié à la « voie ». Faut-il en conclure que c’est là un authentique sacrement ? J’en tremble à l’idée d’y réfléchir sérieusement.

Le basculement de Paul, des juifs aux premiers chrétiens, montrent bien cette initiation. Il a reçu quelque chose que les autres juifs n’ont pas reçu. Son changement de comportement envers les chrétiens montre une conversion, une transformation, celle dont parlait Clément d’Alexandrie.

Pour moi, cette initiation, cette gnose, cette réception du musterion est précisément ce qu’on appelle fréquemment dans le Renouveau « la rencontre personnelle avec Jésus ». Elle est ponctuelle mais peut être réitérée au bon vouloir de Dieu, donnée par Dieu seul, … On y retrouve toutes les caractéristiques du musterion biblique. Elle est une connaissance de Dieu qui nous transforme et qui nous pousse à ordonner notre vie à Dieu seul, à vivre en harmonie avec sa volonté. Faut-il penser que ce genre d’expérience relève d’une expérience sacramentelle authentique ? Je pense que oui.

Mais alors, que faut-il penser de nos sacrements ? Comment peut-on demander un sacrement alors que le musterion biblique suppose la libéralité de Dieu de se révéler ou non, comme en Ac 2, en Ac 9, en Ac 10, … ? Nos sacrements sont-ils vraiment des initiations où Dieu se révèle et transforme des vies ? Si oui, comment comprendre tous ces jeunes qui quittent l’Eglise après la 1ère communion ou la confirmation ?

Une connaissance authentique de Dieu passera par une pastorale permettant au musterion de Dieu d’être révélé à ceux qui voudront le recevoir, mais dans le temps de Dieu. Laissons Dieu être le maître de sa révélation dans les cœurs.

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