D’où vient le manque de pastoralité dans l’Eglise?

Depuis quelques temps que je me confronte à la mission en paroisse, une chose me frappe l’esprit : notre manque de pastoralité. C’est à la fois un constat, un désarroi personnel et un aveu d’impuissance ecclésiale. J’entends par là la grande difficulté que nous avons à faire en sorte que les gens qui commencent un chemin de foi continuent et que ceux qui n’en font pas en commencent un. Nous avons de grandes difficultés comme chrétiens catholiques à être pasteurs.  Du latin pastor « berger », le pasteur est celui qui conduit un troupeau. C’est lui qui cherche à rassembler et à amener plus loin, là où les prés sont verts. Je précise ici que je rattache ce terme au sacerdoce commun des fidèles : nous somme tous prêtres, prophètes et roi, et que tous les paroissiens authentiquement chrétiens doivent développer des qualités pastorales dans leur paroisse pour être des disciples-missionaires, et pasteurs avec les ministres ordonnés.

Pour ne citer que quelques exemples parmi des centaines :

  • 9 nouveaux baptisés adultes sur 10 décrochent au bout de 5 ans
  • Difficulté à proposer un chemin après le parcours Alpha : risque d’engendrer des orphelins.
  • La première communion se transforme souvent en dernière communion.
  • La Confirmation est la porte de sortie de l’Eglise pour les ados, si ce n’est pas fait avant.  
  • Les couples qui se marient à l’Eglise n’y reviennent plus.
  • Etc.

A chaque fois, le chemin s’arrête. A chaque fois, nous, les disciples-missionnaires en charge pastorale d’une mission paroissiale, constatons notre difficulté à être pasteur,  à conduire plus loin. Sans doute, notre rapport à la pratique sacramentelle y est pour quelque chose : nous l’avons naïvement cru auto-suffisante. J’en ai déjà parlé dans un autre article[1].

            Comme pasteur, c’est bien notre attitude qui est interrogée. Comme pasteur, est-ce que nous nous contentons d’être « panneau indicateur » ou bien savons-nous avec réalisme prendre les gens par la main ? Trop souvent, j’ai perçu et je perçois encore ce penchant du catholique qui se contente de montrer plus ou moins la direction, sans doute par orgueil de celui qui se croit à tort comme parvenu, ou par ce qu’il ne veut pas se mouiller dans l’authentique labeur pastorale : « c’est par là-bas, et si tu n’y arrives pas, fais un effort, ou tant pis pour toi ! » Voilà en gros ce que parfois nous disons sans nous en rendre compte. C’est le propre de notre Eglise, pensée en fonction de l’intérieur et de non de l’extérieur. Sur ce sujet, les propos du pape François abondent : relire les pages de sa première exhortation sur une « Eglise en sortie », une « Eglise vers les périphéries », et son discours aux cardinaux lors du conclave dépeignant une Eglise auto-référencée : une Eglise qui fait référence à elle-même, et pas assez vers Jésus. Nous sommes plus soucieux de notre structure, de notre cuisine interne que de nous adapter à ceux qui frappent à la porte.

            Ici, nous subissons le poids d’une Eglise lourdement institutionnalisée, dont une des conséquences est d’être loin des gens dans ce dont ils auraient besoin. On ne parvient pas à les faire entrer dans notre modèle ecclésiale, sans doute parce qu’en partie, il ne convient plus. Or la pastoralité du berger est une qualité qui suppose de partir de la réalité des gens et non de notre modèle ecclésiale dans lequel on souhaiterait les faire rentrer. Si on ne cherche pas d’abord à prendre les gens par la main, à les situer existentiellement et spirituellement (sans les juger), toute pastorale est vaine car inadaptée !

            Une autre raison de ce manque de pastoralité est que celle-ci suppose un chemin continu et sans fin. Le chemin chrétien n’a pas de terme, même après avoir reçu les derniers sacrements ou tous les sacrements ! Que meure cette Eglise de parvenus et que vienne une Eglise de disciples, i.e. d’apprentis, d’apprenants (c’est le sens grec du mot « disciple »). Ce chemin sans terme à la suite de Jésus est le propre de la vie dans l’Esprit qui fait incroyablement défaut dans les paroisses. A croire qu’on n’a jamais pris au sérieux l’événement de Pentecôte et ses conséquences !

            Là est bien le problème : nous ne savons pas faire des disciples ! Ou du moins pas suffisamment. Or c’est bien un des commandements majeurs dans l’Evangile : « faites de toutes les nations des disciples » (Mt 28,19). Dans la tradition des Eglises évangéliques, on l’appelle la grande mission. Nous devons reconnaître humblement que nous ignorons ce processus incrémentiel du devenir disciple, ce processus de lente et longue maturation de la foi qui passe par quelque grandes étapes : rencontrer Jésus, lui donner sa vie consciemment et librement (le baptême dans l’Esprit Saint qui désentrave le baptême sacramentel reçu petit), apprendre à prier, à écouter le Maître, vivre des libérations (la liberté est inhérente au salut selon les Evangiles), des guérisons intérieures, mettre progressivement et quotidiennement sa vie sous l’autorité de la Parole (ce qui est la marque ultime d’un chrétien authentique au sens biblique et non sociologique : Jn 8,31).            

Pour conclure, ce manque de pastoralité relève d’un double manque d’obéissance : au réel et à l’Esprit. Les deux sont intimement liés. Un pasteur authentique est un berger qui part du réel (il connaît l’odeur de ses brebis disait le pape François !), qui propose un chemin pastoral en écoutant l’Esprit, puis il relit dans l’Esprit la fécondité de ce qu’il a proposé, à la lumière de la Parole. En fonction de la fécondité spirituelle, il ajuste ou non sa pastorale en croyant fermement que « l’Evangile est puissance de Dieu pour le salut du croyant » (Rm 1,16). La puissance de la Parole n’a pas changé : à nous de savoir y conduire ceux qui nous sont confiés avec réalisme.


[1] https://repenserleglise.fr/2018/06/21/la-decrepitude-dune-pratique-sacramentelle-laissee-a-elle-meme/


2 réflexions sur “D’où vient le manque de pastoralité dans l’Eglise?

  1. Chouette on arrive au concret !!
    Permets-moi de te partager quelques réflexions en écho aux tiennes.
    1. Réflexion inspirée de Jn 1, 35-42 : Jean le Baptiste a des disciples et c’est par l’attachement à Jean que ces disciples trouvent Jésus. (Et on trouve 5 épisodes – 11 passages dans l’évangile – faisant état de ces disciples de Jean). Ose-t-on nous même faire des disciples ou, par fausse humilité, se défausse-t-on de cette responsabilité ?
    2. L’importance de la fraternité. On pressent, avec le renouvellement de notre pratique de la préparation mariage, que le fait d’avoir accueilli individuellement, sur a minima une heure, les personnes, de les avoir écoutées, est clé pour leur proposer ensuite quelque chose. Pas sûr que ce soit le cas partout (sans jugement sur ce point) ; ça suppose sans doute que les laïcs se bougent un peu ^^..
    3.  » dont une des conséquences est d’être loin des gens dans ce dont ils auraient besoin ». C’est vrai dans toutes les sphères de l’Eglise, y compris celles qui se voient à l’avant-garde.. – Pas plus tard que cette semaine, un couple reçu en vue d’une prépa mariage m’a parlé avec horreur de la préparation baptême vécue il y a 7 ans où, lors de la première rencontre, ils furent priés de faire une danse d’Israël…. – Auparavant, plusieurs m’ont mentionné leur surprise que l’Immaculée Conception ne soit pas un temps fort de la paroisse, au point de ne même pas être mentionnée lors de la messe anticipée du dimanche !! (ce qui pour des rhône-alpins est profondément choquant alors que nous, produits d’importation, ne voyons pas le souci). Inculturation…. – Il faut sans doute discerner ce qui faisait que notre ex-ex-curé, malgré les lourds défauts qui l’ont conduit à se faire remercier, attirait les foules ; la description qu’en font les concernés est édifiante.
    Bonne journée !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci de tes réactions!
      1. Je vais tout à fait dans ton sens. Au début d’un chemin de foi, les personnes s’attachent d’abord aux chrétiens engagés et cela leur permet de s’attacher au Christ. J’ai compris cela en constatant que le peuple hébreux a traversé la mer Rouge non parce qu’il avait foi en Dieu, mais foi en Moïse. Je crois que c’est aussi vrai pour un chrétien mûr: il y a des moments où l’on a toujours besoin de quelqu’un dont la foi est un modèle: moi le premier.
      A charge à nous après de les conduire à Dieu, comme Jean-Baptiste: « Voici l’Agneau de Dieu…. »
      2. Je reste convaincu que la pastorale du « one to one » est indispensable, même dans des parcours de formation. Plus on est proche de la singularité de chacun, plus le parcours est fécond. D’où le fait que chaque parcours doit être structuré en groupe de partage, ou en Frat, car alors le responsable de Frat est un vrai berger pour chacun des membres. C’est un rôle à prendre très au sérieux.
      3. Si les missions « à l’avant garde » ne sont pas entièrement pensé en fonction de l’extérieur, elles ne seront pas féconde. Des Danses d’israël à la prépa-baptême est une belle erreur!!!
      Pour l’annonce de la fête de l’Immaculée, c’est un bel oubli des célébrants de ce week-end, dont je ne faisais pas parti. Mais il est vrai qu’on minimise son importance, malgré toute l’ambiguité d’une solennité qui n’est pas rattaché à la Trinité.

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