Mystère de Dieu et gnosticisme

Préliminaire: la lecture de cet article suppose une étude préalable des occurrences du mot grec « Musterion » dans la Bible, traduit par « mystère », « rêve », « songe », « secret » selon les traductions et les citations. 

Tout chrétien convaincu que je suis, j’ai éprouvé à de nombreuses reprises l’impossibilité de transmettre ma foi à celui qui m’écoutait. Que ce soit dans un Blablacar, dans la rue, ou lors d’une session avec ma communauté, j’avais une impuissance à laquelle consentir : moi, je ne peux que témoigner, c’est l’Esprit Saint qui convertit, qui touche les cœurs. En d’autres termes, je suis initié et l’initiateur est l’Esprit de Dieu, et non moi.

Il y aurait un juste gnosticisme dans la foi chrétienne. Je n’entends pas dans ce mot le fourmillement de sectes que les trois premiers siècles du christianisme ont connu. Mais simplement une sorte de connaissance de Dieu, qui passe par une initiation, une expérience, une rencontre dont Dieu est le seul maître et non un groupe d’hommes, pas même l’Eglise.

Clément d’Alexandrie proposait un idéal du « vrai gnostique », du chrétien parfait qui se laisse transformer par la « connaissance » de façon à vivre en harmonie avec Dieu. De manière basique, le chrétien a une connaissance de Jésus que n’a pas un non-croyant. Et cette connaissance n’est pas acquise, mais reçue par révélation. C’est là le propre d’une foi de conviction, et non de tradition pour parler en termes sociologiques.

Puisque que ce n’est pas seulement une connaissance acquise, mais avant tout révélée, une distinction peut bien être faite entre ceux qui ont reçu cette révélation et ceux qui ne l’ont pas reçu. Il y a en quelque sorte une initiation qui se fait par Dieu lui-même, qui se révèle librement à ses créatures. L’initiation n’est pas d’abord demandée, mais reçue de Dieu. C’est là toute la différence avec les religions à mystères dont Tertullien voulait se différencier.

J’avance en affirmant que cette connaissance est reçue par la révélation du musterion dont parle l’Ancien et le Nouveau Testament. Le musterion a de nombreuses caractéristiques qu’on peut lister rapidement ici : c’est une connaissance, révélée par Dieu, que l’homme ne peut acquérir par ses facultés, qui s’accomplit dans la révélation de Jésus Christ, plénitude du mystère ; elle est révélée par une auto-attestation de Dieu par l’Esprit et sa puissance… En cela, le paradigme du musterion – d’où vient le mot sacrement – qui ouvre à la vraie connaissance, n’est-ce pas la conversion de Paul en Ac 9 ? Nous retrouvons dans cet événement toutes les caractéristiques du musterion où Paul fut initié à la « voie ». Faut-il en conclure que c’est là un authentique sacrement ? J’en tremble à l’idée d’y réfléchir sérieusement.

Le basculement de Paul, des juifs aux premiers chrétiens, montrent bien cette initiation. Il a reçu quelque chose que les autres juifs n’ont pas reçu. Son changement de comportement envers les chrétiens montre une conversion, une transformation, celle dont parlait Clément d’Alexandrie.

Pour moi, cette initiation, cette gnose, cette réception du musterion est précisément ce qu’on appelle fréquemment dans le Renouveau « la rencontre personnelle avec Jésus ». Elle est ponctuelle mais peut être réitérée au bon vouloir de Dieu, donnée par Dieu seul, … On y retrouve toutes les caractéristiques du musterion biblique. Elle est une connaissance de Dieu qui nous transforme et qui nous pousse à ordonner notre vie à Dieu seul, à vivre en harmonie avec sa volonté. Faut-il penser que ce genre d’expérience relève d’une expérience sacramentelle authentique ? Je pense que oui.

Mais alors, que faut-il penser de nos sacrements ? Comment peut-on demander un sacrement alors que le musterion biblique suppose la libéralité de Dieu de se révéler ou non, comme en Ac 2, en Ac 9, en Ac 10, … ? Nos sacrements sont-ils vraiment des initiations où Dieu se révèle et transforme des vies ? Si oui, comment comprendre tous ces jeunes qui quittent l’Eglise après la 1ère communion ou la confirmation ?

Une connaissance authentique de Dieu passera par une pastorale permettant au musterion de Dieu d’être révélé à ceux qui voudront le recevoir, mais dans le temps de Dieu. Laissons Dieu être le maître de sa révélation dans les cœurs.


4 réflexions sur “Mystère de Dieu et gnosticisme

  1. Bonjour Thibaut, et merci de partager ces réflexions sur un blog, nous permettant ainsi d’en mesurer la portée, d’échanger et d’avancer ensemble.

    Permets-moi de partager à mon tour avec toi quelques réflexions (inabouties) que la lecture de ce billet suscite.

    1. Le kérygme d’abord, les sacrements ensuite

    Je ne suis pas certain que la révélation reçue par Paul soit assimilable à la vie sacramentelle. D’ailleurs, cette révélation ne dispense pas Paul de recevoir le baptême ni l’imposition des mains par Ananias, ni ensuite de partager la vie ecclésiale.

    Quel est le contenu de cette révélation ? « Moi, je suis Jésus, celui que tu persécutes ». Lui sont données a. une claire vision de son péché et b. la révélation de Dieu-amour (sans doute d’ailleurs non par une sensation intense, mais par la conscience que la Croix n’est pas la répression humaine d’un illuminé, mais un don libre du Sauveur, conscience permise par la certitude de la Résurrection).

    Les sacrements viennent après, comme la manne au désert vient après la sortie d’Egypte. Car après le kérygme vient le temps de la réponse, celui du désert et de la fidélité.

    Les sacrements viennent après le kérygme et une réponse personnelle. «Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit». En baptisant hâtivement, sans attendre d’avoir fait des disciples, ne faisons-nous pas l’inverse ?

    2. La dimension morale du mysterion

    La connaissance acquise par révélation par Saint-Paul est-elle identifiable au mystère ? Oui et non.

    Cette révélation est une forme d’actualisation du salut (le Christ se révèle librement à un homme pécheur qui n’avait aucun mérite pour cela) mais le salut de Paul – comme celui de chacun d’entre-nous – s’est d’abord joué à Jérusalem sur la Croix et seulement de manière seconde sur le chemin de Damas. Sa fécondité pour Paul se joue dans les années qui suivront, dans sa fidélité à ce don dont il aura pris conscience, et probablement dans nombre d’actes d’amour dont les Actes ne rendent pas compte, plus que dans sa vie publique d’Apôtre.

    De fait, la connaissance révélée à Paul à l’instant de Damas ne me semble pas identifiable à la béatitude finale qu’évoque Thomas d’Aquin : celle-ci est une forme de connaissance, mais également un acte, on pourrait parler plus proprement de connaissance amoureuse ? La connaissance de Paul à Damas est celle de l’aveugle qui recouvre la vue, non celle de celui qui – l’ayant recouvrée – rend encore grâce un demi-siècle plus tard pour ce don de la vue en contemplant à pleins yeux la merveille de la création.

    Le mystère chrétien a un sens s’il change quelque chose en nous, pas s’il est don anonyme fait une personne purement passive.

    Nous, chrétiens, sommes coupables lorsque nous entretenons chez les païens une forme de pensée magique qui consiste à croire que dans le sacrement Dieu pose un acte externe à notre personne. Le baptême ne fait pas du baptisé un bébé-bulle.

    Dieu agit, mais le lieu où il agit quand il agit pour notre salut se situe à l’intérieur de notre personne. Et notamment dans un changement de nature morale. L’échange de Mt 19 sur le Salut («pour les hommes, c’est impossible mais pour Dieu tout est possible») fait suite à une discussion dont l’objet est clairement la vie morale. (divorce, jeune homme riche). De même, on l’oublie parfois, mais après «Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit» il y a «apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé»…

    Cette semaine, Serge Dassault est mort. Face à certains qui, indignés qu’on rende hommage à celui qu’il faut bien appeler un pécheur public, le critiquaient durement, d’autres appelaient à la décence et au respect du mort… Il était intéressant de constater que cette « décence » n’est plus partagée par nos contemporains. De fait, elle s’appuie sur le sentiment d’être soi-même pécheur et de ne pouvoir se faire le juge d’un homme qui comparaît devant son créateur.

    Cette conscience de leur péché manque à nos contemporains, de là vient qu’ils ne voient pas l’utilité de la conversion.. De fait, il est peut-être plus facile à Paul, qui a participé à une lapidation, de se convertir qu’à une personne qui a simplement essayé toute sa vie d’être « suffisamment » bonne. Il y a sans doute urgence à faire ré-émerger une vie morale qui soit une dynamique vers l’amour plus qu’une simple fuite d’actes gravement mauvais.

    3. Les sacrements et la dimension charismatique

    La révélation accordée à Paul est extraordinaire. Dans ton billet, tu rapproches cette révélation de la « rencontre personnelle avec Jésus», indiquant qu’une telle ‘irruption’ de Dieu «est ponctuelle mais peut être réitérée au bon vouloir de Dieu». Mais est-ce là le mode « normal » de la vie chrétienne ?

    Chez Paul, comme chez Daniel, la connaissance du mysterion n’est pas donnée pour la personne elle-même, mais en vue de la gloire de Dieu et du salut du peuple. C’est le propre d’une expérience charismatique. Saint Paul est-il saint particulièrement parce qu’il a reçu cette révélation ? Pas sûr…

    C’est, je crois, une tentation : rabaisser l’ordre sacramentel parce qu’il ne serait pas « assez charismatique ». Il peut y avoir un danger dans la satisfaction à se savoir « en mission », car cette finalité est seconde : notre première finalité est de louer Dieu pour ce qu’Il est ; et d’être à Sa ressemblance.

    Autrefois responsable du catéchuménat de ma paroisse, je suis resté plus d’une fois béat face à des catéchumènes capables de répondre à la proposition d’amour de Dieu en ayant reçu que très peu comme preuve sensible de cet amour ; face à eux, je reste effrayé par par la parole « à vous à qui il a été donné beaucoup, sera demandé bien davantage »…

    4. Sacrement de la création et de la rédemption

    Si personne ne doit renoncer à demander à Dieu d’habiter dans son coeur, l’expérience du salut, qui passe par la connaissance de son péché et de la venue du Sauveur, passe-t-elle nécessairement par un retournement à la Saint-Paul ?

    Beaucoup de nos contemporains essaient de vivre leur vie « de leur mieux » et, de fait, n’ont pas lapidé leur prochain comme Saul. L’idée de rédemption leur est étrangère car ils ne mesurent pas leur faiblesse (hormis la faiblesse psychologique, mieux comprise de nos jours) dans les circonstances normales de leur vie.

    Jean-Paul II identifie une expérience charnière, en ce sens qu’elle appartient tant à l’ordre de la création qu’à celui de la rédemption : le mariage (cf. catéchèse du 20 oct. 1982 où JPII déclare qu’il est le prototype des sacrements). Celui-ci, dès l’ordre de la création, exige le don total de sa vie, et peut donc être le lieu où la personne réalise son incapacité à ce don.

    Au plaisir d’en rediscuter 🙂

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    1. Bonsoir!
      Merci pour ta réponse argumentée et stimulante!

      1. A propos de l’articulation entre le kérygme et les sacrements, je préférerai parler de l’articulation entre la la Révélation du Mysterion et les sacrements. La révélation du mysterion est en fait l’expérience décrite par Rm 5,5: « L’amour de Dieu a été répondu dans nos coeurs par le St Esprit ». Expérience que Paul a dû faire: voir son Péché, c’est simultanément se découvrir aimer d’un amour plus grand, car l’amour précède le péché.
      Cette expérience permet une connaissance authentique du kérygme.

      Pourquoi est-ce que je met un tel accent sur la révélation du Mysterion? Parce que dans la pastorale catholique paroissiale, on n’en parle pas. On ne le propose pas, sinon parfois dans certains parcours Alpha (qui vient des anglicans), lors du WE sur l’Esprit Saint: certain font une expérience déterminante de l’amour de Dieu lors de la prière des frères ou du baptême dans l’Esprit Saint.
      Or cette expérience initiatique, dont Dieu est le maître, est le préalable à la réception des sacrements. Or on célèbre les sacrements de ceux qui ne connaissent rien à Jésus. D’où l’affirmation de James Mallon: un sacrement peut être valide et non fécond. On célèbre plus la validité d’un acte canonique qu’un acte de foi fécond! Or s’il n’y a pas la foi, je doute même de la validité.

      2. Tu dis que notre 1ère finalité est de louer Dieu. Je suis entièrement d’accord avec cela. St Ignace le dit pareillement. Dans le renouveau, nous faisons très souvent l’expérience que lors d’un temps de louange, Dieu se rend présent. Pour moi, il s’agit clairement de la révélation de Dieu qui continue. Dans un bon temps de louange, il y a quelque chose du Mysterion de Dieu qui est révélé. C’est tout simplement une expérience pentecotiste: l’Esprit saint vient chez qui le loue d’un coeur sincère, comme au cénacle. Et cela, nous pouvons le faire souvent, avec des intensités différentes.
      Or la théologie catholique et la pastorale ne disent rien de cela. Dans la louange, la présence de Dieu est réelle. Elle n’est pas moindre que devant le Saint sacrement.

      3. Enfin, je crois que le début de la vie chrétienne commence par un retournement. Par forcément avec l’intensité de celui de St Paul. Mais ce retournement est le 1er appel de jésus dans l’Evangile: « convertissez-vous et croyez à l’Evangile » (Mc 1). Tout commence avec la conversion. Nous n’avons pas tous été meurtrier comme st Paul, mais nous sommes tous pécheurs. Accueillir la révélation du mysterion, c’est tout à la fois connaître « l’amour de Dieu qui surpasse toute connaissance (Eph 3) et en même temps, recevoir la révélation de son péché (Ac 9).
      C’est là que tout commence, et que tout s’approfondit.
      Fraternellement

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      1. 1. Je ne suis pas sûr que dans Rm5,5, Paul parle de l’expérience de Damas. Et cette expérience qu’il décrit peut tout à fait être vécue dans le cadre d’un sacrement, c’est même le propre de la confirmation lorsqu’ellz est authentiquement vécue.

        L’expérience d’être renouvelé dans sa capacité à aimer, d’être habité par l’Esprit Saint qui seul permet de répondre à l’amour de Dieu qui est premier, peut être vécue très différemment selon les personnes, en fonction de la manière dont Dieu les aura visitées, mais aussi de leur psychologie propre. Certaines insisteront sur le sentiment d’être aimé (qui est autre que la conviction de l’être), d’autres sur d’autres aspects.

        2. Bien d’accord avec toi sur l’inhabitation, c’est à dire sur le fait que Dieu ne vit pas seulement avec nous mais en nous par l’Esprit. Et aussi sur le fait que la louange est un temps particulier pour cela, puisque nous sommes dans la louange encore plus proches de notre finalité que dans le service des frères.

        Mais pourquoi ramener et réduire cette présence à l’expérience affective associée ? Au risque de les confondre alors que les études en psychologie de la religion (ex Maslow) ont montré que l’on pouvait vivre une « peak expérience » avec les mêmes effets psychologiques dans un concert de rock, un meeting politique ou un match de foot ?

        Ton billet d’hier (où tu montres que la vertu de religion peut-être partagée même par des gens qui fondamentalement son non-chrétiens) montre bien qu’il faut faire la part des choses dans l’expérience religieuse pour discerner entre l’acte propre de Dieu et nos réactions affectives.

        3. Amen to that !

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