Evangéliser et sacramentaliser

« Ne pas sacramentaliser trop vite. » Telles furent les paroles d’un évêque qui ont stimulé ma réflexion ces derniers temps. Evangéliser et sacramentaliser : comment les articuler ?

Une des manières de penser l’articulation est de se servir de la dualité conceptuelle suivante : subjectivité et objectivité. Comment articuler le pôle subjectif de la foi reçu par évangélisation avec le pôle objectif donné entre autres par les sacrements,et l’Eglise en générale ? Comment articuler l’aspect personnel de la foi avec l’aspect communautaire ? Plus précisément, et c’est là la problématique de cet article : faut-il systématiquement évangéliser avant de sacramentaliser ? Et à l’inverse : doit-on donner les sacrements avant que la personne n’ait fait un chemin personnel de foi, reçu par évangélisation de l’Eglise au sens large ?

1.    La foi est d’abord une adhésion individuelle

L’appel que le Père adresse à tout chrétien par son Fils est de le suivre. C’est d’emblée un appel personnel. Nul besoin ici de citer l’Evangile : Jésus appelle ses disciples par leur prénom. Il les a appelés un par un. Il appelle un sujet libre et conscient à le suivre ; et c’est une subjectivité qui répond : « Cet homme se leva et le suivit » (Mt 9,9). Rappelons-nous que le Père n’appelle pas en soi dix collégiens à faire leur 1ère communion, mais chacun individuellement. Ce n’est en rien un appel collectif, mais toujours individualisé : « suis-moi ».

Evangéliser n’est pas en soi sacramentaliser. Evangéliser consiste à faire résonner dans le cœur et la conscience d’une personne la nouvelle de la résurrection de Jésus de telle sorte à ce qu’une « rencontre » se produise. Le moyen privilégié pour cela est l’annonce de la Parole. En effet, devenir chrétien (Christ-ien), c’est se rapporter à cette relation au Christ, fruit d’une rencontre indispensable. Celle-ci peut être ponctuelle (une expérience spirituelle forte) ou diffuse dans le temps (Remarquable par des changements sur le long terme, une conversion). A cette étape-là, aucun sacrement n’a encore été célébré en Eglise. Ils viennent après.

De nombreuses scènes biblique correspondent à ce schéma : la conversion de l’Eunuque en Ac 8, 26-39 après la lecture d’Isaïe et l’exhortation de Philippe, la conversion de 3000 personnes après la prédication de Pierre en Ac 2 en sont deux exemples. En Ac 8, ce qui permet à l’eunuque de recevoir le sacrement du baptême, c’est qu’il croit de tout son cœur :

Actes 8, 36-38 : « 6Comme ils continuaient leur chemin, ils rencontrèrent de l’eau. Et l’eunuque dit : Voici de l’eau ; qu’est-ce qui empêche que je ne sois baptisé ? 37 Philippe dit : Si tu crois de tout ton cœur, cela est possible. L’eunuque répondit : Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu. 38 Il fit arrêter le char ; Philippe et l’eunuque descendirent tous deux dans l’eau, et Philippe baptisa l’eunuque. » (Trad. Segond)

Selon ces deux récits, le temps de l’évangélisation précède la sacramentalisation.

2.    Evangéliser et sacramentaliser : quelle temporalité ?

L’Evangélisation est comparable au temps de la rencontre, de l’apprivoisement avec la personne de Jésus. C’est l’accueil de la nouvelle de la résurrection, l’accueil de son amour,l’apprentissage de la vie dans l’Esprit, de la découverte indispensable de la Bible. C’est la découverte de l’Eglise (on peut penser aux parcours Alpha). Evangéliser, c’est favoriser la révélation du musterion de Dieu[1].Ce n’est qu’après cela qu’une personne peut vraiment devenir chrétien, i.e.Christ-ien, du Christ. Ce n’est qu’après coup que cette personne peut recevoir le baptême où elle professera devant l’Eglise Jésus comme maître et Seigneur. Elle ne pourra pas le professer si elle ne le connaît pas, de cette« connaissance intérieure de Jésus » (St Ignace).

Peut-on objectiver la foi avant qu’elle n’ait été exprimer subjectivement dans le for intérieur d’une personne ? Le baptême par exemple est une bien reconnaissance ecclésiale et donc objective de la foi. Si la foi est d’abord une adhésion individuelle au Christ, sacramentaliser formalise d’emblée la foi avant qu’elle ne soit une expérience personnelle, avant que le « suis-moi » ne résonne dans le cœur du futur chrétien. C’est lui donner une forme avant un fond, donner un objet de foi avant que le sujet n’ait répondu « oui » en sa conscience.

Un des problèmes est qu’on n’a fait tout reporter sur les sacrements. En ce sens, le baptême est aussi théologiquement l’actualisation du mystère du Christ : le baptême est censé être l’expérience subjective du Christ et sa réception ecclésiale. Il suffit d’avoir fait un peu de pastoral pour s’apercevoir que cette théologie manque de réalisme : oui, c’est bien un actualisation, mais le baptême ne fait pas tout ! Or on sait bien que ce mystère du Christ peut très bien reçu par révélation comme pour saint Paul sans aucun sacrement : et il faut dire aujourd’hui que cela est même nécessaire !

            Quels risques prend-on en sacramentalisant trop vite ? Formaliser avant l’adhésion individuelle et subjective au « suis-moi », n’est-ce pas déformer la foi pour la mettre dans un ritualisme qui n’atteint pas les consciences, n’entraîne aucune conversion authentique ? Ritualiser trop vite serait prendre le risque de « by-passer » la subjectivité pourtant essentielle à la confession de foi. Avec l’avènement du sujet au XVIème siècle, saint Ignace a eu le génie d’y répondre avec une spiritualité du sujet, de l’individu. La pédagogie ignatienne est celle des Exercices individuelles, d’un cheminement personnel en face à face avec Jésus par la Parole.

Objectiver avant la confession subjective, avant la révélation du musterion,met le nouveau chrétien d’emblée dans une perspective formalisante :« il faut… », « il ne faut pas… ». Il croit avoir tout vécu parce que les formes sont là, mais le cœur n’y est sans doute pas. Objectiver avant que la subjectivité n’ait été touchée, c’est travestir la foi en son essence. C’est travestir la foi en Jésus qui appelle des individualités à le suivre librement. Spirituellement, c’est le cœur qu’il veut, non une réponse formelle.

3.    Une évangélisation juste mène à sacramentaliser : elle mène à l’Eglise

Une expérience subjective authentique du Christ s’accomplit objectivement dans l’Eglise. Si ma rencontre avec Jésus comme « mon Seigneur et mon Dieu » ne s’achève pas dans la proclamation de la foi de l’Eglise, est-elle juste ? Elle peut être en chemin, cette foi est évolutive, progressive. Mais son authenticité doit me mener à l’Eglise. C’est en cela qu’une foi subjectivement juste mène à l’objectivité de l’Eglise, à la prière communautaire, à l’objectivité d’une même confession de foi, d’un même symbole.

L’expérience de Paul est l’exemple même. Son expérience subjectivement forte de la présence de Jésus (Ac 9 ; Ga 1,12 : « par révélation de Jésus-Christ » ; Ga 1,16) l’a mené aux disciples de la voie, à l’Eglise naissante. Par la suite, il est parti de nouveau trois ans, seul (Ga 1,17), puis est revenu à l’Eglise de Jérusalem (Ga 1,18). Subjectivité et objectivité se nourrissent l’un l’autre dans son cheminement. Devenu disciple-missionnaire, Paul le redira avec force dans ses lettres : « Je n’ai pas été envoyé baptiser mais annoncer l’Evangile » (1 Co 1,17).

Conclusion

La foi mène à l’Eglise, mais l’Eglise sans la foi d’abord subjective risque d’être une association parmi d’autres : on se rassemblerait autour de valeurs, d’actions communes et non autour d’une personne : Jésus. Sacramentaliser sans évangéliser, c’est ritualiser avant l’adhésion individuelle.

Si nous retrouvons l’audace de l’évangélisation, alors les sacrements retrouveront leur efficacité. Si nous retrouvons la force d’impact de la prédication, de l’annonce du mystère de Dieu, alors les sacrements seront de nouveau des lieux sources et non des portes de sortie de l’Eglise. 

Car comme disait ma grand-mère : « Sacramentaliser sans évangéliser, c’est comme oublier la levure de ton gâteau : il sortira à plat du four. »


[1]Cf. article de ce blog : La connaissance du mystère de Dieu selon la Bible


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