La décrépitude d’une pratique sacramentelle laissée à elle-même

Préliminaire : ce billet est le premier d’une série à venir visant à repenser l’articulation entre la vie dans l’Esprit, ouverte par le baptême et décrite par Paul (Rm 8) et la pratique sacramentelle. La première a une logique infinitésimale et qualitative ; la seconde a une logique binaire (j’ai communié ou je n’ai pas communié, je me suis confessé ou je ne me suis pas confessé, etc.).

La pratique sacramentelle est au cœur de la vie paroissiale. Elle rythme les semaines autour des messes dominicales ; elle est l’objectif des jeunes et des adultes qui se préparent à recevoir un sacrement. Dans de nombreuses paroisses, nous ne proposons pas beaucoup d’autres choses pour être avec Dieu : pas ou peu d’école de prière, pas ou peu de partage autour de la Bible, pas ou peu de louange, pas ou peu de fraternités. Comme si la pratique sacramentelle était auto-suffisante. A tort, nous laissons penser que cette pratique binaire suffit. Et même lors des eucharisties, on est focalisés sur la partie eucharistique : on néglige la communion par la Parole en arrivant en retard, en attendant que cela passe, et en repartant après la communion.

N’est-ce que cela une vie chrétienne authentique ? Quand l’accomplissement du rite se suffit à lui-même et n’entraîne pas un changement du quotidien ? La logique binaire peut rester un rite extérieur à la conscience, au sens où l’accomplissement du rite évite la relation en conscience devant Dieu. J’externalise dans le rite ma relation à Dieu. Une pratique sacramentelle laissée à elle-même ne peut être que façade.

Un des problèmes n’est-il pas que nous avons fait des sacrements des en-soi ? Au début de l’Eglise, les chrétiens avaient la vision organique du don de dieu : c’est un tout, et non pas un ensemble de pièces détachées. C’est un tout : c’est toute l’histoire de Jésus, c’est toute l’histoire sainte depuis la Genèse, c’est toutes les Paroles de Jésus qu’on se racontait… On comprend les sacrements comme des en-soi quand ils sont coupés de l’Ecriture. Or les mystères cultuels et les mystères bibliques doivent être étroitement liés, car les premiers n’ont pas de sens sans les deuxièmes. La liturgie n’est que le déploiement des sacramenta des Ecritures.

Les sacrements ne sont pas des en-soi, mais des portes d’entrée. Il nous faut les saisir à l’intérieur de la vaste et dynamique économie du salut, attestée par les Ecritures. Par l’Esprit, les sacrements actualisent cette économie en événement salvifique. Le septénaire (l’ensemble des sept sacrements reconnus par l’Eglise Catholique) n’est pas un système clos. Il est signe de quelque chose de plus large et qui le déborde.

Il me semble que la forte accentuation sur la dimension juridique des sacrements les a coupés du lien organique à l’économie du salut. C’est pour cela que le p. James Mallon affirme qu’un sacrement peut être valide mais pas fécond. Parfois, nous ne célébrons en Eglise que la validité canonique d’un acte juridique ecclésiale. Etant trop soucieux des critères de validité, nous avons coupés les sacrements du lien avec les Ecritures, avec l’ensemble du plan de Dieu. C’est le lot de nos paroisses à la carte : « je veux juste un mariage », « je veux juste baptiser mon bébé », … Aberrante pastorale infidèle au plan de Dieu.

Il nous faut développer une compréhension des sacrements au sein de la sacramentalité globale de l’Eglise et des Écritures, car les sacrements ne se comprennent et ne se reçoivent que de la totalité de la vie du Christ.

Chez Augustin, la notion de signe permet de retrouver cela. Ne pas s’arrêter au signe, mais voir ce qu’il signifie. Le signe renvoie au musterion des Ecritures, à cette révélation du mystère de Dieu, à cette rencontre personnelle avec Jésus. On ne doit pas se satisfaire du signe (du sacrement) mais sans cesse voir ce qu’il signifie : un mystère inépuisable, une vie divine infinie jamais complètement explorée !

Soyons désormais concret pastoralement. La fécondité du sacrement vient de Dieu, car il est l’unique source de la grâce à travers le ministre. Comment peut-on en Eglise favoriser cette fécondité, la libérer en quelques sortes ?

  • Lire l’histoire sainte du peuple de Dieu accomplie en Jésus, lire quelques livres de l’Ancien Testament.
  • Lire un des quatre évangiles en entier, et partager dessus avec des frères
  • Recevoir en conscience le kérygme ; confesser et recevoir Jésus comme maître et Seigneur. Cela dit en passant, c’est le sens du baptême : mais qui l’a vraiment vécu comme cela ?
  • Apprendre à prier, à se tenir devant Jésus, en sa présence chez soi.
  • Avoir conscience du musterion de Dieu, ce musterion auquel renvoie chaque sacrement.

La connaissance du mystère de Dieu selon la Bible

Préliminaire : La notion de sacrement vient du mot grec biblique « musterion », traduit souvent par « mystère » dans le Nouveau Testament, et par « rêve », « songe », « secret » dans l’Ancien Testament. 

Selon la Bible, le musterion de Dieu relève d’une connaissance, d’une gnose qui déborde largement l’intelligence humaine, sans être pour autant une connaissance réservée à une élite : ce musterion est pour tous. Il l’a déborde de deux manières.

Tout d’abord, le musterion de Dieu déborde l’activité consciente et volontaire de l’homme. L’enracinement néotestamentaire sur le songe en Dn 2 le montre bien. Dans l’Ancien Testament, le rêve est le moyen habituel que Dieu prend pour se révéler aux hommes. Cette révélation se fait sur fond de passivité humaine, dans le sommeil, ou dans l’attente. Elle est de l’ordre d’une donation de sens, de vérité sur Dieu lui-même et sa volonté. Cette connaissance est révélée (Mt 13,11 ; Mc 4, 10-13 ; Lc 8, 9-10 ; Eph 3). Elle est un don et non un acquis. Elle n’est pas le fruit de la réflexion humaine. Elle n’est pas une déduction, ni une information.

Ensuite, cette connaissance déborde la compréhension humaine par la capacité de cette dernière à la saisir dans sa globalité et à l’expliciter (1 Co 14,2). Elle n’est donc pas strictement rationnelle, car la raison ne peut en faire le tour. Puisque Dieu est Dieu et que le mystère touche à la nature même de Dieu, la raison ne peut en rendre compte jusqu’au bout. C’est pour cela que Paul dira à plusieurs reprises que c’est seulement dans l’Esprit que nous pouvons annoncer Dieu et pas seulement avec des mots humains (1 Co 2, 1-5 ; 1 Co 4,1 ; 1 Co 14,2)

Elle porte sur des événements présents ou à venir (Dn 2), et sur Dieu lui-même (Rm 16, 25-27 ; Eph 3). Elle relève d’un savoir originel (Eph 1,9 ; Rm 16, 25-27 ; Eph 3), d’une connaissance cachée, mais révélée à tous. Ainsi rien d’autre que Dieu et son projet sont originels. Cette connaissance concerne bien la nature même de Dieu et sa volonté. Cette connaissance s’accomplit avec la révélation de Jésus Christ, plénitude du mystère (Rm 16 ; 1 Co 2 ; Eph 3 ; Col 2, 1-3 ; Col 4, 3-4).

Les Evangiles ne présentent qu’une seule occurrence du musterion dans la parabole du semeur (Mt 13,11 ; Mc 4,11 et Lc 8,10). Nous y lisons que l’accès à cette connaissance ne dépend pas de nos facultés naturelles (« on a beau avoir des oreilles pour entendre et des yeux pour voir… ») mais de notre sens spirituel à recevoir ce que Dieu donne. Voir et entendre dans le Royaume de Dieu (Mt 13,19) est un don lié à l’annonce de la Parole. Lire la Parole dans l’Esprit, l’entendre annoncée dans l’Esprit est un moyen d’accès au musterion de Dieu à condition que notre cœur ne soit pas endurci, insensible à la révélation que Dieu veut donner (Mt 13,15). Le cœur dans la Bible est le siège de toute l’activité consciente de l’homme. Voir et entendre dans le Royaume, i.e. recevoir la semence de la Parole, du mystère de Dieu, c’est rendre sensible son cœur au surnaturel, à la présence de Dieu et ainsi à sa nature même.

En cela, nous retrouvons l’adage de st Jérôme : « Ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ ». Ignorer les Ecritures, c’est risquer de passer à côté de la révélation du musterion de Dieu.

Quid de ma paroisse ? Est-ce que ma paroisse est un lieu où la révélation du musterion de Dieu est favorisé ? Dieu lui parle, se révèle en permanence ; mais nous : savons-nous écouter ? Avons-nous un cœur endurci ? La Parole est-elle annoncée dans l’Esprit ? Est-ce que les jeunes apprennent à voir et entendre dans le Royaume, à lire la Bible dans l’Esprit ? Est-ce la pastorale sacramentelle renvoie à cette révélation du mystère de Dieu (Chez Augustin, la notion de signe (sacrement) renvoie au musterion : on ne doit pas se satisfaire du signe, mais sans cesse voir ce qu’il signifie : un mystère inépuisable) ? Est-ce que cette pastorale éteint la soif comme si on avait tout vécu ou la ravive, signe que je ne me suis pas nourri d’une idole mais d’une icône, de Dieu lui-même jamais connu entièrement, et toujours à connaître davantage demain?

Tout un programme pour l’an prochain !

Vers un retour du polythéisme chez les catholiques?

Il y a de cela un an ou deux, je me retrouvais dans une conversation singulière ou symptomatique – aux lecteurs de me dire – d’une certaine pratique catholique :

« Avant de coucher les enfants, nous prions les saints Louis et Zélie Martin, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et la Vierge Marie. »

Spontanément, j’étais partagé entre l’admiration d’une telle dévotion et l’inquiétude qu’elle suscitait en moi. L’admiration, car une telle vie de prière et une telle fidélité force toujours le respect : faire prier ses enfants le soir relève d’un choix courageux surtout quand ils grandissent. L’inquiétude, car dans ce défilé des saints, Dieu n’est pas présent. Aucune des personnes de la Trinité n’habitait la prière du soir.

Cette phrase me mit dans une certaine perplexité, me demandant ce qui pouvait bien se passer dans la tête des enfants. Dans une telle prière du soir, peuvent-ils distinguer un intercesseur (un saint) et Dieu lui-même ?

Il va de soi que la dévotion des saints est excellente. Il va de soi que la prière à Marie fait partie de la prière de l’Eglise. Mais en venir à ce point où la Trinité n’est plus convoquée à la prière du soir, n’est-ce pas là une dangereuse confusion entre un saint et une Personne trinitaire ? N’est-ce pas là la résurgence d’un polythéisme païen sous couvert de bonne catholicité ?

Un ami m’avait partagé que son diocèse organisait des « Soirées de guérison sainte Thérèse ». Il s’agissait de demander à Thérèse de Lisieux la guérison physique de nos malades. L’intercession des saints est bonne car nous croyons à la « communion des saints ». C’est inscrit dans notre Credo pour toujours. Mais rappelons-nous qu’à l’époque de la Rome et de la Grèce antiques, on faisait pareil : à chaque demande correspondait son dieu : le dieu de la guerre, le dieu des récoltes, … Pour nous catholiques, y a-t-il un saint pour la guérison, un saint pour trouver du travail, un autre saint pour son frigo… ?

Très souvent, j’entends parler de « grâce mariale ». Dans le fond, je comprends ce qu’on me dit. Mais théologiquement, cela s’appelle une hérésie. Marie n’est pas une déesse. Elle ne fait toujours pas partie de la Trinité. La grâce vient de Dieu seul. Là aussi, il y a confusion et elle n’est pas anodine car elle interroge l’objet de notre foi : est-ce bien Dieu seul ?

Les prophètes de l’Ancien Testament sont morts pour défendre l’avènement du monothéisme dans un polythéisme ambiant. Les Pères de l’Eglise ont pour beaucoup aussi enduré le martyr pour défendre la confession de foi au Dieu trinitaire. Et voilà qu’aujourd’hui, nous tombons dans la confusion quant à l’objet de notre foi. Pour moi, c’est bien un retour en arrière et une infidélité au seul Dieu unique, révélé en Jésus-Christ.

Cette piété catholique à tendance polythéiste est sournoise. Car bien souvent, les adeptes s’en vantent avec beaucoup d’orgueil : « moi je prie tel saint, … », « Connais-tu cette prière à tel saint ? », « Quoi ! tu ne la connais pas ? », « Sais-tu que la Vierge Marie nous a demandé de … » etc. C’est ainsi que petit à petit, ce qui est second devient premier : la dévotion à Marie et aux saints prend la place de la prière trinitaire. Subrepticement, sournoisement, orgueilleusement.

Tout ignatien que je suis, j’en appelle à réordonner les choses. D’une part, il n’y a pas de panthéon des dieux ; nous croyons en un seul Dieu : « Il n’y a de salut en aucun autre ; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Actes 4, 12). D’autre part, il faut réapprendre ou apprendre à prier le Père, le Fils et le Saint Esprit. Cela doit être premier dans notre prière quotidienne et personnelle. De cela, découlera pour chacun une place plus juste de la prière à Marie et de la dévotion aux saints.

Mystère de Dieu et gnosticisme

Préliminaire: la lecture de cet article suppose une étude préalable des occurrences du mot grec « Musterion » dans la Bible, traduit par « mystère », « rêve », « songe », « secret » selon les traductions et les citations. 

Tout chrétien convaincu que je suis, j’ai éprouvé à de nombreuses reprises l’impossibilité de transmettre ma foi à celui qui m’écoutait. Que ce soit dans un Blablacar, dans la rue, ou lors d’une session avec ma communauté, j’avais une impuissance à laquelle consentir : moi, je ne peux que témoigner, c’est l’Esprit Saint qui convertit, qui touche les cœurs. En d’autres termes, je suis initié et l’initiateur est l’Esprit de Dieu, et non moi.

Il y aurait un juste gnosticisme dans la foi chrétienne. Je n’entends pas dans ce mot le fourmillement de sectes que les trois premiers siècles du christianisme ont connu. Mais simplement une sorte de connaissance de Dieu, qui passe par une initiation, une expérience, une rencontre dont Dieu est le seul maître et non un groupe d’hommes, pas même l’Eglise.

Clément d’Alexandrie proposait un idéal du « vrai gnostique », du chrétien parfait qui se laisse transformer par la « connaissance » de façon à vivre en harmonie avec Dieu. De manière basique, le chrétien a une connaissance de Jésus que n’a pas un non-croyant. Et cette connaissance n’est pas acquise, mais reçue par révélation. C’est là le propre d’une foi de conviction, et non de tradition pour parler en termes sociologiques.

Puisque que ce n’est pas seulement une connaissance acquise, mais avant tout révélée, une distinction peut bien être faite entre ceux qui ont reçu cette révélation et ceux qui ne l’ont pas reçu. Il y a en quelque sorte une initiation qui se fait par Dieu lui-même, qui se révèle librement à ses créatures. L’initiation n’est pas d’abord demandée, mais reçue de Dieu. C’est là toute la différence avec les religions à mystères dont Tertullien voulait se différencier.

J’avance en affirmant que cette connaissance est reçue par la révélation du musterion dont parle l’Ancien et le Nouveau Testament. Le musterion a de nombreuses caractéristiques qu’on peut lister rapidement ici : c’est une connaissance, révélée par Dieu, que l’homme ne peut acquérir par ses facultés, qui s’accomplit dans la révélation de Jésus Christ, plénitude du mystère ; elle est révélée par une auto-attestation de Dieu par l’Esprit et sa puissance… En cela, le paradigme du musterion – d’où vient le mot sacrement – qui ouvre à la vraie connaissance, n’est-ce pas la conversion de Paul en Ac 9 ? Nous retrouvons dans cet événement toutes les caractéristiques du musterion où Paul fut initié à la « voie ». Faut-il en conclure que c’est là un authentique sacrement ? J’en tremble à l’idée d’y réfléchir sérieusement.

Le basculement de Paul, des juifs aux premiers chrétiens, montrent bien cette initiation. Il a reçu quelque chose que les autres juifs n’ont pas reçu. Son changement de comportement envers les chrétiens montre une conversion, une transformation, celle dont parlait Clément d’Alexandrie.

Pour moi, cette initiation, cette gnose, cette réception du musterion est précisément ce qu’on appelle fréquemment dans le Renouveau « la rencontre personnelle avec Jésus ». Elle est ponctuelle mais peut être réitérée au bon vouloir de Dieu, donnée par Dieu seul, … On y retrouve toutes les caractéristiques du musterion biblique. Elle est une connaissance de Dieu qui nous transforme et qui nous pousse à ordonner notre vie à Dieu seul, à vivre en harmonie avec sa volonté. Faut-il penser que ce genre d’expérience relève d’une expérience sacramentelle authentique ? Je pense que oui.

Mais alors, que faut-il penser de nos sacrements ? Comment peut-on demander un sacrement alors que le musterion biblique suppose la libéralité de Dieu de se révéler ou non, comme en Ac 2, en Ac 9, en Ac 10, … ? Nos sacrements sont-ils vraiment des initiations où Dieu se révèle et transforme des vies ? Si oui, comment comprendre tous ces jeunes qui quittent l’Eglise après la 1ère communion ou la confirmation ?

Une connaissance authentique de Dieu passera par une pastorale permettant au musterion de Dieu d’être révélé à ceux qui voudront le recevoir, mais dans le temps de Dieu. Laissons Dieu être le maître de sa révélation dans les cœurs.