Être contemporain ou se rendre contemporain : la foi entre passivité et activité, entre don et tâche.

Dans la suite de l’article intitulé La contemporanéité du Christ comme condition de possibilité, engageons notre réflexion sur l’ambivalence savoureuse de ce concept. Analysant les développements de Kierkegaard dans les Miettes philosophiques, nous en constations une fois de plus l’ambiguïté propre à sa pensée. D’un côté, la contemporanéité permet le don de la foi (celle du Christ déjà présent) et de l’autre côté, la foi nous rend contemporain du maître. Cette ambivalence, loin d’être un flou conceptuel, honore la dimension relationnelle de la foi : voir et être vu, connaître et être connu. L’ambivalence permet de penser la polarité de la relation avec le Christ.

            Toutefois, ce qui semble premier, c’est que nous sommes contemporains. C’est à la fois vrai dans les développements de Kierkegaard qu’en théologie fondamentale. Dieu donne lui-même la condition. Saint Jean dira : « Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés. » (1 Jn 4,10) Il s’est rendu présent le premier en nous aimant le premier. C’est fondamental au sens propre : c’est le fondement de toute l’histoire sainte et donc de toute la théologie. Dieu lui-même le premier se rend contemporain de sa création, de ses créatures. La foi suppose d’abord notre passivité. Rien à faire, sinon prendre conscience de la contemporanéité acquise et voulu par Dieu lui-même en personne : on est vu, on est connu, on est aimé.

La passivité est essentielle, parce que le mystère est reçu et ne peut être que reçu.

Henri de Lubac, Dieu en quête de l’homme, Paris, Seuil, 1968, p.57.

            C’est ensuite, une fois reçue la condition de Dieu lui-même en personne que l’on peut se rendre contemporain par le saut de la foi. Puisqu’on est vu, on peut le voir ; puisqu’on est connu, on peut le connaître, puisqu’on est aimé, on peut l’aimer. La foi nous rend contemporain du maître : la « contemporanéité réelle » pour reprendre la typologie du penseur danois. La foi permet l’ « autopsie », de voir par soi-même puisque la condition nous a été donnée. Si activité il y a, c’est bien sur fond de passivité. Si tâche il y a, c’est sur la précédence du don de Dieu. Mais puisque la foi est une décision libre, un acte subjectif, il faut bien qu’il y ait l’activité et la tâche de la décision de croire. La foi relève du courage de l’adhésion au maître, en pleine conscience de ce qu’Il est. En cela, la foi kierkegaardienne n’a que peu de points communs avec ce que l’on en a fait dans la pratique ecclésiale. En nous rendant contemporain par l’acte de foi, nous ne faisons que répondre. La dimension responsoriale de la foi montre l’importance de l’ « instant » chez Kierkegaard, ce que j’ai travaillé dans d’autres articles avec le prisme biblique de la rencontre du musterion de Dieu : la rencontre personnelle avec Jésus[1]. L’instant est précisément le point de rencontre entre la passivité et l’activité, entre être contemporain et se rendre contemporain. C’est un instant eschatologique où l’éternité affleure dans le présent. Dans l’instant, passivité et activité ne sont pas symétriques ou d’égale importance : c’est bien sur fond de passivité que se déploie l’activité de croire. C’est sur la précédence du don de la condition que la tâche de croire en conscience peut s’exercer.


[1] Lire les articles :

Publié par ThibautG

Vouloir l'Eglise que Dieu veut

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