Pour une spiritualité du centre: aller vers soi et Dieu en même temps.

Un des concepts clés de la psychologie de Carl Jung est celui du « moi ». « Il faut entendre par « moi » l’élément complexe auquel se rapportent tous les contenus conscients. Il forme en quelque sorte le centre du champ de la conscience, et, en tant que celui-ci embrasse la personnalité empirique, le moi est le sujet de tous les actes conscients personnels. »[1] Le moi est notre identité, ce que nous sommes, le « centre » de notre personnalité. Le champ de la conscience est par ailleurs défini par les frontières de la perception de ce moi. « Autrement dit, ce que perçoit le moi est ce que l’on qualifie de conscient, et l’étendu de ce qui est conscient est le champ de la conscience. »[2] Pour résumer, le moi est le centre de la conscience et la conscience se définit par les limites des processus psychiques perçus par le moi. C’est le centre de la personnalité, sans l’épuiser. En effet, il reste le Soi et l’inconscient qui déborde ce que la conscience sait d’elle-même.

On retrouve cette notion de « centre » tant chez Maurice Zundel que chez le bienheureux Pierre Favre, et il est bon de tisser des liens entre ces trois auteurs. On trouve chez Zundel une série d’homélies affirmant que le chemin vers Dieu passe d’abord dans l’homme[3] dont les titres sont à eux seuls éloquent : « le premier chemin vers Dieu : soi-même », « Abîme de l’homme, abîme de Dieu », « Le Dieu intérieur », « la source divine qui jaillit pour moi en vie éternelle », … Il affirme notamment « que le premier chemin vers Dieu, c’est nous-même. C’est nous-mêmes car, si ce qu’il y a en nous d’unique, d’irremplaçable, et ne peut pas se tourner vers Dieu, ne trouve pas en Dieu à la fois sa compréhension parfaite et son suprême accomplissement, il y aura en nous toute une part de nous-mêmes qui Lui demeurera étrangère, et ce sera l’essentiel. »[4] Pour lui, la foi sera plénière si ce qu’il y a d’unique en nous « sera d’abord saisi par le centre »[5]. Il précisera par la suite que Dieu nous attire à Lui par nos passions ! Il a des expressions sublimes pour le dire : être « recueillis au plus intime de nous-mêmes »[6], Dieu « veut nous arracher à notre dispersion »[7],… « Quand nous serons recueillis au centre, quand nous serons au-dedans une intimité, un commencement, une origine, une source, alors nous serons devant Dieu, non pas comme des esclaves, mais comme des amis qui s’échangent avec l’être aimé dans la lumière d’une générosité réciproque. »[8]

La spiritualité ignatienne telle que l’a décrit Pierre Favre se présente comme une spiritualité du centre, du lieu intérieur, du point d’unification. Parcourir le Mémorial permet de s’en rendre compte. A de multiples reprises, parlant de lui-même, il évoque le « cœur » comme ce lieu intérieur d’unité de soi face à Dieu. Le pape François, citant lui-même la préface du Mémorial par Michel de Certeau, mettait l’accent là-dessus : « Michel De Certeau affirmait à raison : les Exercices sont « la méthode apostolique par excellence » puisqu’ils rendent possible « le retour au cœur, au principe d’une docilité à l’Esprit qui réveille et pousse celui qui effectue les exercices à une fidélité personnelle à Dieu »[9] ».[10] Pour Favre, le cœur est le lieu de l’intimité avec Dieu, lieu intérieur qui transcende les passions et les déceptions, et où il faut revenir pour trouver la paix, c’est-à-dire l’unification dans l’union avec Dieu.

En survolant ces trois auteurs, nous constatons une convergence commune, une commune conviction : nous tenir au centre de nous-mêmes, là où est notre moi, est la première exigence d’un chemin vers Dieu authentique[11]. Ce Dieu intérieur (pour saint Augustin, comme pour Zundel) nous attend et nous rencontre dans ce lieu intime, là où étant pleinement nous-mêmes, il peut se révéler pleinement Lui-même : l’Amour.


[1] Jung, Aïon. Etudes sur la phénomélogie du Soi, Albin Michel, Paris, 1983, p.15.

[2] Melanson, Jung et la mystique, Sully, 2020, p.42.

[3] Zundel, Ton visage, ma lumière, Mame, 2011, p.88-122.

[4] Ibid., p.89.

[5] Id.

[6] Ibid., p.85.

[7] Ibid., p.110.

[8] Id.

[9] Miche de Certeau, préface au Mémorial de Pierre Favre, Paris, Desclée, 2006, p.76

[10] Pape François, discours à la 36ème congrégation générale de la Compagnie de Jésus.

[11] J’ai peu évoqué le moi comme terrain de rencontre de Dieu chez Jung, par choix de concision de l’article. Je recommande grandement la lecture de Jung et la mystique (de Steve Melanson) qui le démontre avec clarté ! Un livre savoureux !


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