L’une et l’autre table!

A mon arrivée en paroisse comme vicaire, j’ai rapidement découvert la problématique de la transformation pastorale, avec notamment la lecture passionnante du Manuel de survie en paroisse du p. James Mallon. Très vite, je me suis plongé dans le réel. Cette immersion, manches retroussées, a fait surgir mes propres questions, mes propres analyses. Ayant repris la lecture continue de la Bible dans les années précédentes, je ne comprenais pas l’écart qu’il y avait entre les Ecritures et la réalité paroissiale. Ayant besoin d’échanger et de débattre, j’ai alors démarré ce blog, qui malheureusement n’est pas le lieu de débat que j’attendais : du moins pour l’instant en ce mois de mars 2022. J’ai tâtonné tant dans le réel de la pastorale, que dans mes articles.

Puis j’ai changé de paroisse. Passant d’une paroisse populaire à une autre d’un milieu très aisé, le grand écart fut redoutable. Le catholicisme qui est déjà formel dans sa façon de célébrer le devenait de façon exponentielle dans ce type de milieu. Plus on bascule dans le formalisme, et plus l’intériorité peut en pâtir, être anémié par un contentement bourgeois et mondain : l’eau coule sur les plumes d’un canard sans le mouiller. Sans rien savoir de l’intériorité des fidèles, la vie chrétienne se nourrissait d’un rite très formalisé. La conséquence est que la Parole était délaissée : c’est là un constat et non un jugement. Elle ne changeait pas les cœurs. Peut-être que les cœurs ne voulaient pas être changés, se contentant d’un rite extérieur.

Pour moi, cet écart devenait insupportable. Je tâtonnais toujours tant dans mes analyses et mes articles, que dans mes initiatives pastorales pour tenter de revaloriser et de crédibiliser la table de la Parole. Je comprenais et j’écrivais déjà dans ce blog que trop souvent, on se dispensait de la table de la Parole à cause de notre rapport à la table de l’Eucharistie. La Bible était à ce point délaissée que je suis tombé en crise dans ma foi au dogme catholique de la transsubstantiation. Je ne supportais plus un dogme qui en apparence nous dispensait d’une fidélité en conscience aux Ecritures, et donc au Seigneur. Enchaîner la célébration d’Eucharisties sans que la Parole soit appropriée par les paroissiens, c’est comme jeter des cailloux dans l’eau : je n’avais pas l’impression de faire des disciples, mais de contenter des pratiquants. Or le Seigneur ne me demandait pas cela. Enchaîné des messes pour que cela nous dispense de la Parole, et donc in fine d’être disciple, cela n’était pas tenable en conscience. Fréquentant ponctuellement une Eglise baptiste, et étant en conversation avec un théologien de cette confession, j’étais à l’inverse dans l’admiration de leur vie quotidienne placée sous l’autorité de la Bible. N’arrivant plus à confesser ce qu’on appelle très maladroitement « la présence réelle », j’ai demandé une pause, d’autant plus qu’à la suite d’une lourde opération du cœur, j’avais besoin de repos. Etonnamment, c’est un pasteur évangélique, de formation baptiste, qui m’a permis de revenir à ma propre Tradition Catholique : Francis Chan. J’ai appris de nouveau en le lisant, en l’écoutant à honorer l’une et l’autre table : la table de la Parole, mais de nouveau aussi la table de l’Eucharistie. Je m’explique.

Pour resituer brièvement son évolution, il est bon de connaître son parcours, afin de ne pas s’en faire une idée seulement à partir d’une période de vie mais de son ensemble. Né en 1967 à San Francisco, fils d’immigrés baptistes de Hong-Kong, le début de sa vie fut marqué par des épreuves : sa mère est morte en lui donnant naissance ; il est renvoyé à Hong Kong pour être élevé par sa grand-mère bouddhiste ; son père s’étant remarié, sa belle-mère est décédée quand il avait 8 ans ; à 12 ans, son père décède d’un cancer. Rapidement, malgré ses épreuves, sa foi grandit : il s’implique dans des groupes de jeunes chrétiens, et s’intéresse au ministère. Diplômé de théologie (master of divinity), il se lance comme pasteur pour les jeunes dans une Eglise. Ce fut un des pires moments de sa vie selon son expression. Après une courte expérience professionnelle dans la restauration, il fonde Cornerstone Community Church en 1994 avec sa femme et des amis. La croissance est exponentielle. Malgré une réussite apparente, lui et sa femme quittent cette Eglise le 18 avril 2010. Il s’en explique dans Letters to the Church, notamment en dénonçant l’attitude de fond des membres : la consommation. Il est intéressant de constater le même travers que dans notre Eglise Catholique, mais pas pour les mêmes raisons. Si chez nous, c’est la consommation eucharistique qui dénature la vie chrétienne, c’était dans son Eglise, la consommation d’un bon orchestre de louange, et de ses talents de prédicateurs. En fin de compte, les membres ne devenaient guère missionnaires. Il a alors lancé un mouvement d’implantation d’Eglise qu’il a dirigé pendant près de 10 ans : We are Church.

Depuis deux ou trois ans, sa vie et ses questions ont pris un tournant nouveau. Etant depuis longtemps passionné par l’évangélisation, par aller « chercher les perdus » selon l’expression qu’il reprend à une parabole de Jésus, il constate que la division des chrétiens décrédibilise l’Evangile et rend plus ardu la tâche d’aller chercher les non-croyants. En cela, il se réfère bien sûr à Jn 17,21. Il entre en débat avec Hank Hanegraaf, un chrétien évangélique devenu orthodoxe, dans son émission Bible Answer Man. Les vidéos sont passionnantes tant par la teneur des discussion et l’authenticités des positions, que parce qu’on y voit Francis Chan en plein questionnement[1]. Son humilité habituelle en fait un chercheur de vérité, et non un arriviste. Il se rend compte que pour aller chercher les « perdus », les non-croyants, il faut alors travailler à l’unité des chrétiens en raison de Jn 17,21 : « pour que le monde croie ». En regardant les dizaines de milliers de dénominations protestantes et évangéliques aux Etats-Unis, il constate qu’à mettre la table de la Parole plus haut que tout, notamment au-dessus d’une mémoire purement symbolique de la Cène, c’est la vérité du prédicateur qui donne le dernier mot. En conséquence, quand on n’est pas en accord avec lui, on quitte son Eglise, et on en fonde une autre. Seule une présence autre que symbolique peut tenir une assemblée de chrétiens unis. Découvrant alors la foi eucharistique des chrétiens qui a prévalu jusqu’au 16ème siècle, Francis Chan se met d’une part à prêcher sur ce thème[2], et en plus à célébrer des mémoires de la Cène reconnaissant une présence autre que symbolique : on le voit notamment s’agenouiller devant le pain et le vin[3].

Il devient alors évident qu’une foi eucharistique symbolique, celle de Zwingli, permet entre autres la division des chrétiens. Elle la favorise en plaçant la présence symbolique en deçà de la Parole : rien ne nous retient de partir si nous ne sommes pas d’accord avec les convictions du prédicateur, prêchant pourtant la Parole. D’où l’énorme fragmentation des Eglises protestantes et évangéliques. La seule façon de tenir UNE l’Eglise du Christ est de confesser une présence qui dépasse celle de la table de la Parole : une présence substantielle dans les espèces du pain et du vin. C’est en écoutant Francis Chan, en prenant conscience de la fragmentation scandaleuse des Eglises protestantes et évangéliques que je suis revenu intérieurement et par conviction à la foi eucharistique de la Tradition Catholique.

C’est alors que personnellement bien sûr et ecclésialement, nous devons tenir l’une et l’autre table, dans leur authenticité. Les deux se tiennent ensemble, car s’il en manque une, l’autre se dénature. Le problème est que les deux tables ont été partiellement dénaturées. La table de la Parole n’a pas d’autorité : trop de paroissiens ne reconnaissent pas dans les Ecritures un texte qui fait autorité sur leur vie. Je rappelle que depuis mai 1968, une situation de pouvoir ne confère plus d’autorité. L’autorité est quelque chose qu’on nous accorde, et non quelque chose que l’on possède : ce sont ceux qui nous écoutent qui nous accordent de l’autorité ou non. En cela, dire « avoir de l’autorité » n’a aucun sens. L’autorité ne découle plus d’une institution, et du pouvoir qu’elle nous transmet. Ce que l’on dit de l’autorité d’une personne peut être dit analogiquement de l’autorité des Ecritures. D’où le fait que c’est aux chrétiens d’accorder de l’autorité aux Ecritures. Aucun ministre ne peut le faire à leur place. S’ils ne le font pas, c’est vain d’enchaîner la célébration d’Eucharisties : cela ne change pas le cœur de ceux qui ne veulent pas librement changer en honorant les Paroles du maître et en les appliquant dans leur vie. La table de l’Eucharistie, elle, est dénaturée car on l’a investi d’une spiritualité individualiste, dénaturant ce que fut la Cène et séparant ce que la théologie a tenu ensemble jusqu’au 10ème siècle environ : le corps eucharistique et le Corps du Christ (l’Eglise). Je détaille davantage cela dans un article précédent, article dans lequel vis-à-vis de moi-même, je me réconciliais avec mon identité catholique[4].

J’ignore comment sortir de cette double dénaturation. Pour la table de la Parole, il est vitale de faire prendre conscience aux futurs chrétiens que s’ils veulent être disciples, les Paroles du maître doivent avoir une autorité sur leur vie. Ils doivent donc, en donnant leur vie à Jésus dans le Baptême dans l’Esprit saint, reconnaître l’autorité des Ecritures sur leur vie, et se décider à vivre sous l’autorité de la Parole pour vivre sous l’autorité du Seigneur. Ce n’est rien de moins que notre cohérence et notre intégrité qui est en jeu, et ainsi notre crédibilité. Concernant la table de l’Eucharistie, il serait bon de pouvoir aménager une autre façon de célébrer afin de signifier que communier au Corps eucharistique, c’est communier au Corps du Christ, qu’est l’Eglise : l’assemblée avec qui l’on célèbre. Il est bon d’avoir l’autorisation de pouvoir donner une tournure communautaire à ce repas qu’on a transformé en self-service. Cela nous permettra d’être davantage fidèle à l’interpellation de Jésus : « 23 Si donc tu présentes ton offrande à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, 24 laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis, viens présenter ton offrande. » (Mt 5, 23-24)


[1] Voici quelques vidéos de ses discussions :

  • Is Christ Present in the Eucharist?
  • Essential Christianity and Ecumenism
  • In defense of Holy Tradition

[2] Lors de ce prêche dans les rues de San Francisco, où il affirme que la communion eucharistique était la raison du rassemblement de l’Eglise.

[3] dans ces cultes là

  • The centrality of Communion
  • The sacredness of Communion
  • The intimacy of Communion
  • The Unity of Communion

[4] Sur ce sujet, je renvoie à un autre article personnel : Plaidoyer pour une spiritualité eucharistique communautaire.

Publié par ThibautG

Vouloir l'Eglise que Dieu veut

4 commentaires sur « L’une et l’autre table! »

  1. Bonjour Thibaut.
    merci pour ton article sur les 2 tables et ton partage de vie. pour aider les cathos sur ce chemin de revalorisation de la Table de la Parole et et la juste place (et taille) de la Table Eucharistique , j’essaye de remodeler l’espace de l’église. C’est possible en France où beaucoup d’assemblées dominicales deviennent assez petites de réaménager l’espace en 2 tables. certaines églises l’ont déjà fait. ici en Algérie , j’ai fait ça maintenant dans l’église . il faut dire que nous sommes une vingtaines de personnes. Autour de l’ambon de la Parole en arc de cercle je propose que les jeunes (étudiant.e.s subsahariens , + qq autres adultes) s’approprient la parole dans un partage personnel ou des questions. Ce qui est est un défi ! Puis on se déplace dans le chœur autour d’ une simple table (j’ai mis de côté un autel bien trop imposant ) ou debout en cercle on célèbre la prière eucharistique et la communion. (je vais t’envoyer une photo) . Nous sommes une toute petite assemblée , avec des fidèles plutôt formatés chez eux au positionnement dominant du prêtre ! Cette modification de l’espace et la forme de l’assemblée vont les marquer j’espère . Reste le plus essentiel : l’intériorisation dans l’Esprit de la Parole. Là je n’est que peu de pouvoir sur le cœur des fidèles ! Sinon par la prière.
    plus Théologiquement , je pense depuis longtemps que l’Église catholique a survalorisé les sacrements . Elle les a même utilisés ,instrumentalisés, pour « maîtriser » (leur appartenance à la paroisse , la morale ,…) les fidèles. la vie chrétienne catholique , et son développement catéchétique, est centrée sur les sacrements. Aujourd’hui ça pose beaucoup de problèmes. Par ex le droit canonique sacramentel incontournable s’oppose parfois au vécu spirituel et au lien de Foi vivante des fidèles au Christ ( Cf. Le cas des divorcés remariés ou la communion eucharistique pour des chrétiens non catholiques, etc …). On a besoin d’une profonde reforme (révolution) théologique qui remet les sacrements à leur juste place. L’Eucharistie quotidienne n’est pas nécessaire , même pour les religieux , mais sûrement la communion au Christ Vivant dans l’adoration en Esprit et en vérité . La pandémie covid a mis en lumière ce travers sacramentel : des messes, il faut des messes ! et s’en suit les horreurs des messes format WEB !
    Puis à propos de ce mot au top du vocabulaire « évangélisation »! C’est certainement mon vécu ici d’ Église minoritaire dans un contexte musulman qui me fait préférer le mot « Témoignage » . mais je pense ç’est pertinent pour l’Europe (où les chrétiens conscients et engagés sont minoritaires) . le mot « évangélisation » a parfois une connotation négative à cause de l’histoire : ça rime avec colonisation, imposition, conversion forcée….De plus c’est un concept vague et susceptible de multiples définitions. Le mot « témoignage  » renvoi à « mon témoignage » , à « notre témoignage », à ce que « je » (ou « nous »)peux dire en vérité de mon expérience de foi au Christ. C’est du concret , ça engage celui qui témoigne : ici en Algérie je n’évangélise pas , mais ça m’arrive de témoigner du Christ et de son message de bonne Nouvelle.
    En France, et ailleurs, , la dispersion des fidèles , la rigidité du système ministèriel centré sur les sacrements, et même sa ruine avec les scandales sexuels et d’abus de pouvoir ( ça c’est aussi valable chez les evangéliques , pentecôtistes, … qui « idolâtrent » les pasteurs et leur position dominante ) , le rejet des religions/religiosités sclérosées ou sectaires, …va amener une refondation douloureuse (un accouchement) des Eglises qui devront se redéfinir toutes ensemble comme Le Corps du Christ en croissance relationnelle (non pas institutionnelle) dans la diversité des ministères et surtout dans l’amour;(Eph 4,12-16) ;
    j’arrête là ! fait moi passer ton livre quand il sort . fraternellement ; BRUNO

    Aimé par 1 personne

    1. Quel joie de te lire!! A chaque fois, je vois la convergence de nos convictions respectives! Ca me fait du bien d’échanger, tout en restant dans l’amour de l’Eglise. Je consomme avec toi sur la survalorisation des sacrements. Je n’avais pas pensé à la stratégie politique de pouvoir autour des paroisses.
      Je viens d’écrire un livre où je parle de cela, avec ma perspective. Je l’ai posté lundi matin à deux éditeurs. J’espère qu’il pourra être publier. Je plaide notamment pour une valorisation de la vie dans l’Esprit, bien sûr incluant un rapport aux Ecritures. Je confie cela à ta prière.
      Salue les frères et soeurs de ma part. Je prie pour toi dans l’intercession communautaire, et pour vous tous! Bon témoignage !! Fraternellement

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    1. Merci Bénédicte de ton retour! J’ai écrit un livre que je viens d’envoyer à 2 éditeurs en espérant qu’il soit publier. Je parle de tout cela plus longuement. Pour valoriser la table de la Parole, la seule solution est de passer par les parcours de croissance, comme Alpha. Mais ce dernier ne suffit pas: il faut inventer d’autres parcours afin de permettre à chacun de découvrir ce que signifie être disciple: garder la Parole (Jn 8,31).
      Pour la table de l’Eucharistie, je n’ai pas de solution. On hérite d’une longue tradition imprégnée d’une spiritualité individualiste. Et on en change pas cela en quelques dimanches. Trouver des moyens de sensibiliser, par un parcours, une série d’homélies, communier en cercle, ….

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