Vers la fin de la Chrétienté tridentine: angoisse et promesse de renouvellement

Nous sommes en crise. Sans avoir la prétention de faire parler les morts, ce pourrait être les mots de Paul Ricoeur. Une crise provoque, ou est la résultante, de la perte de référentiels. Nos repères, nos habitudes, nos convictions ecclésiales sont mises à mal par le constat non négociable d’une façon de faire Eglise qui est à bout. Le sol sur lequel nous nous tenons vacille, notre façon de penser et de vivre l’Eglise se révèle lacunaire, même gravement problématique par les abus qu’elle génère malgré elle.

Personne ne veut affronter une crise, précisément parce qu’en faisant vaciller nos repères et donc nos identités, elle génère de l’angoisse en nous, la fameuse angoisse kierkegaardienne de celui qui fait face à l’existence en pleine conscience de ce qu’il est, enfoncé dans un présent titubant et s’effritant devant ses yeux, cherchant quelque chose de stable auquel se raccrocher. Malheureusement pour nous, il n’y a pas grand-chose auquel se raccrocher, si ce n’est les promesses de Dieu, la présence de l’Esprit nous accompagnant partout, même « dans la vallée de l’ombre de la mort » (Ps 23,4).

Certains approuveront. D’autres rechigneront et contesteront pour différents motifs, conscients ou non. On s’oppose à des idées et à des constats, parfois en raison d’idées bien argumentées, parfois aussi en raison de parts inconscientes en nous qui nous meuvent par des émotions peu conscientes d’elles-mêmes, impulsant des idées et des arguments davantage émotifs que rationnels, dernier bastion pour s’accrocher, et dernier sursaut pour éviter une crise en fait inéluctable.

A ceux qui contesteront par la nature même du christianisme, je voulais leur rappeler la distinction conceptuelle de Jacques Maritain. La Chrétienté n’est pas le christianisme. Plus précisément, ce dernier ne se réduit pas à la Chrétienté. Par Chrétienté, j’entends la forme historique et donc contingente que le christianisme a pris depuis quelques siècles, fruit de la rencontre entre la Révélation d’un côté et la culture européenne d’une époque, ainsi que d’une façon de faire société. La Chrétienté que nous avons connue n’est donc qu’une forme possible de christianisme, fruit de son étonnante potentialité. Elle fût une forme authentique et féconde de faire Eglise. Mais elle n’en est qu’une forme possible. C’est précisément ici que cela nous met en crise. La crise sera d’autant plus forte que nous n’aurons jamais distingué christianisme et Chrétienté, que nous aurons assimilé, et donc réduit la potentialité infinie du christianisme à sa seule forme connue, celle qui a façonné l’Europe depuis quelques siècles. Mais cette forme si riche fut elle, n’en est que contingente, i.e. non inhérente.

Le christianisme est potentialité pure. Par sa confession d’un Dieu créateur, du Verbe fait homme et de l’Esprit qui donne vie à toute chose, il est force de création et d’habitation du monde dans tous les sens de ces mots : création artistique, renouvellement de façon de prier, nouvelle façon de vivre ensemble, ferment social de charité au cœur d’une société fragmentée, renouvellement de notre façon d’être incarné et donc d’habiter la « maison commune », … La liste est si longue qu’il est inutile de la continuer par écrit. Chacun peut le faire en laisser l’Esprit lui parler. S’il est à l’image du Dieu créateur, le christianisme est renouvellement permanent dans l’Esprit. Avec la mise en garde que ce renouvellement n’est pas du genre de celui de mai 1968, faisant table rase du passé. Le renouvellement doit être un ressourcement, comme celui qui a habité la théologie du 20ème siècle, se ressourçant dans la pensée des Pères de l’Eglise.

Il est capital de préciser cela, car il fréquent de lire en ce moment sur les réseaux ou dans une presse médiocre certains qui, prétendant prendre la parole de façon synodale, font en fait un caprice dans l’Eglise. Comme des ados en crise, ils perdent de vue Jésus et ne voient pas plus loin que leurs idées trop humaines. Ils veulent une Eglise qui soit comme eux ! Au secours ! Si la chrétienté tridentine agonise, s’il nous faut suivre l’Esprit pour ressourcer la vie de l’Eglise, alors c’est précisément pour que cette Eglise garde la folle prétention d’être l’Eglise de Jésus-Christ, et rien de moins. Tenant en moins toute la Bible, toute l’exigence de la Révélation, lue et relue de Genèse 1,1 à Apocalypse 22,21 ; ne conservant pas cette tradition qui n’est selon le mot piquant du pape François que « la conservation des cendres », mais la Tradition au sens de cette sagesse de pensée, de dépôt de lumière qui nous ont légué nos aînés, lisant les Ecritures, faisant l’Expérience de l’Esprit, fondant des mouvements missionnaires, nous permettant de confesser Jésus, vrai Dieu et vrai homme.

M’adressant aussi aux courants plus conservateurs du catholicisme, je prétends que c’est faire preuve de thomisme que d’affirmer que la chrétienté tridentine agonise. Si le réel est notre maître, comme il le fut pour l’Aquinate, alors c’est faire preuve de réalisme que de le constater, écartant d’un revers d’idée toute idéologie passéiste, et toute « néolâtrie » (Jacques Maritain), en regardant en face nos contemporains. Considérant le petit reste de chrétiens que nous sommes nous place en conscience devant les millions d’individus à rejoindre – au moins en France – , qui, pour certains, n’ont pas même entendu parler de Jésus.

C’est en les regardant, en les aimant sans les connaître, que nous trouverons le courage d’affronter la crise, de traverser l’angoisse du vacillement, et de faire émerger non pas une nouvelle Eglise, mais une Eglise renouvelée, ressourcée, pleine enthousiasme (en-theos en grec : plein de Dieu !) pour la mission, car débordant de l’intérieure de la vie que suscite l’Esprit, étant « rempli de l’Esprit saint » selon le leitmotiv répété tout au long des Actes des Apôtres. Il n’y aura pas d’enthousiasme sans davantage d’Esprit.

J’entends en moi l’appel à prier les yeux ouverts sur les passants, les badauds, les promeneurs du bois de Vincennes, les touristes des quais de Seine, les Parisiens en tout genre ! Comme Ignace de Loyola, faire mon triptyque quotidien : contempler, discerner et agir. Comme le maître espagnol, contempler pour obtenir l’amour de l’Eglise de Jésus-Christ[1]. Regarder ces gens, regarder les participants du parcours Alpha qui cherchent du sens, regarder ce monde comme Jésus l’a regardé, lui qui a « tant aimé le monde » (Jean 3,16). Oui, c’est dans ce « tant aimé » du Christ que l’on peut puiser la force intérieure, l’assise existentielle de faire une Eglise renouvelée, ensemble, une Eglise qui a la prétention d’être celle de Jésus-Christ : non pas la mienne, ou la tienne, mais la sienne. « Pour la plus grande gloire de Dieu ».


[1] Selon la méditation tirée des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola.

Publié par ThibautG

Vouloir l'Eglise que Dieu veut

2 commentaires sur « Vers la fin de la Chrétienté tridentine: angoisse et promesse de renouvellement »

  1. A l’attention de Thibault Girard. Bonjour Thibault, Je ne sais pas si tu te rappelles de nous à Bourg en Bresse, aux scouts. Notre fils aîné François Xavier est entré chez les assomptionnistes, il est après son séminaire à Lyon ,au noviciat à St Lambert les bois. Mais je t’écris, parce que très intéressée par ton écrit, même si je ne suis pas suffisamment savante pour tout comprendre.. j’ai juste l’impression que ton texte rejoint ce que j’ai entendu au secours catholique, où les chrétiens, petits, simples, sont si divers qu’ils reflètent un peu l’église. Ces paroles , je trouve, répondent à ton analyse…enfin… bien humblement…. qu’en penses-tu ?

    PS, je suis déléguée départemental e du secours catholique dans l’Ain.

    Emmanuel et Bénédicte Duthoit Ebduthoit@gmail.com 06 46 64 46 72

    Aimé par 1 personne

    1. Et comment! Je me souviens bien de vous! Je vous remercie de votre message! Même si le blog est très fréquenté, rare sont ceux sont qui osent réagir. Et encore plus des amis !! Cela fait plaisir de vous lire! Plaisir de se sentir un peu compris! Heureux que Français Xavier ait trouvé une voie. Maman m’avait tenu un peu au courant de ses difficultés dans son cheminement diocésain. Bravo pour ton engagement au secours Catholiques! Je ne doute pas que l’Eglise de Christ est pleinement présente dans les lieux qui semblent à première vue périphérique. N’hésitez pas à faire entendre votre voix et vos convictions dans ce processus synodale!

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